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Malgré ses 96 ans et sa petite taille, Jacques Averbuch, diacre à Boulogne-Billancourt, n’a rien perdu de sa joie de vivre. Elle émane de lui avec une simplicité désarmante, et tous ceux qui l’ont déjà rencontré en gardent la trace. Difficile d’imaginer, derrière ce sourire empreint de bienveillance, le drame traversé par cet homme en juillet 1942. Enfant rescapé du Vél’ d’Hiv, il aurait pu se laisser anéantir par la perte de ses parents, mais il a choisi un autre chemin : celui de la lumière, celui du Christ. Un témoignage émouvant qu’il livre dans son ouvrage Rescapé du Vél' d'Hiv (éd. Artège), à paraître le 15 avril.
Une enfance brisée par la rafle
Né le 27 janvier 1930, Jacques mène une enfance heureuse au 13 bis rue Versigny, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, avec son père, Leybiche, et sa mère, Golda, tous deux immigrés polonais, et sa demi-sœur Paulette, issue de la précédente union de son père. "Nous n’avions ni douche, ni frigidaire, ni machine à laver, peu de jouets, mais nous étions heureux", raconte-t-il à Aleteia. Si ses deux parents sont juifs, ils pratiquent peu leur religion, même si la fête de Pâques garde une grande importance. Leur quotidien heureux se brise la première fois à la déclaration de la guerre en 1939. Comme de nombreux Parisiens, Jacques fuit la capitale avec sa sœur et sa mère, alors enceinte. Après un passage en Loire-Atlantique, à Soudan, ils arrivent à Châteaubriant, où des familles se sont portées volontaires pour accueillir les personnes fuyant la capitale. C’est ainsi qu’ils font connaissance avec les Roul, une famille catholique qui a six enfants, deux filles et quatre garçons (dont trois deviendront prêtres par la suite). C’est au sein de ce foyer aimant et protecteur que sa mère accouche de son deuxième fils, Marcel, le 9 avril 1940. Ne voyant aucun danger venir, la famille revient à Paris juste après l’armistice, en juin-juillet 1940. Alors que les nazis se montrent de plus en plus virulents envers les Juifs, les parents de Jacques restent calmes et se plient aux règles, portant l’étoile jaune. "En 1942, on savait que des Juifs se faisaient arrêter, mais mes parents n’étaient pas particulièrement méfiants. Mon père se considérait comme un homme honnête. Il ne voyait pas ce qu’on pourrait lui reprocher", se souvient Jacques. Lui, la peur, il la ressent pour la première fois le 16 juillet. "Je jouais dans la loge de la gardienne avec son fils quand j’ai vu passer deux policiers en civil. Ils ont emmené une femme juive de notre immeuble. Je me souviens m’être caché sous la table à ce moment-là, tellement j’ai eu peur."

Le lendemain, vendredi 17 juillet, à 5 heures du matin, les policiers sonnent à la porte de sa famille à lui. Jacques Averbuch n’a que 12 ans, et son frère Marcel, en a 2. Comme des milliers d’autres familles juives, la sienne est sur la liste de la rafle du Vélodrome d’Hiver. Pour une raison mystérieuse, sa sœur Paulette, alors âgée de 19 ans, ne figure pas sur cette liste, mais décide de suivre sa famille. "Papa a mis quelques affaires dans un sac de pommes de terre marron. Et c’est ainsi qu’à cinq heures du matin, nous avons pris la direction vers la rue du Mont-Cenis."
C’est en face d’un officier allemand que leur sort se joue ce jour-là. "Un des policiers qui nous a accompagnés lui a présenté mes parents et lui a demandé ce qu’il devait faire de nous, les enfants. L’Allemand lui a répondu machinalement : “Les enfants doivent suivre les parents." C’est alors que le second policier intervient, indiquant que Paulette est avec sa famille mais qu’elle n’est pas sur les listes. "L’Allemand a réfléchi un instant et a tranché : “Dans ce cas, pour l’instant, les deux enfants, laissez-les avec elle !” Je dois ma vie à un officier allemand", raconte Jacques, qualifiant cet instant de providentiel, comme si le souffle de Dieu venait d’éclairer une conscience.
Je me souviens qu’à la fin de la guerre, quand nous étions à Châteaubriant, tous les soirs des prisonniers français revenaient. On pensait que nos parents allaient revenir aussi, et on allait tous les jours à la gare… on les attendait.
Impuissants, les trois enfants assistent au départ de leurs parents vers Drancy. "Je me souviens qu’ils sont montés dans un ancien bus… Je ne les ai plus jamais revus", souffle Jacques. Mais être épargné ne signifie pas être sauvé. "Le jour où mes parents ont été arrêtés, nous sommes rentrés à la maison. Ce soir-là, ma tante, la sœur de mon père est venue avec son fils pour nous dire au revoir, car on leur a dit qu’on viendrait les chercher le lendemain à 11 h. Ils nous ont embrassés et, eux aussi, ils sont partis pour toujours."
Sauvé par des justes
Commence alors une autre épreuve : celle de l’absence, du déracinement, de la peur quotidienne. Leur seule richesse, deux lettres reçues de leurs parents depuis Drancy quelques jours avant d’être déportées pour Auschwitz le 24 juillet 1942 — ultimes traces d’un amour bientôt englouti. Au cœur de ce drame, une famille leur tend la main : la famille Roul, qu’ils connaissent déjà. "Paulette leur a envoyé un télégramme et la réponse a été aussi rapide que brève : “Arrivez !”"
Grâce à eux, les trois orphelins trouvent non seulement un refuge et une sécurité, mais aussi la foi. Une rencontre progressive avec le Christ se fait peu à peu pour Jacques. "Vivre au milieu de chrétiens témoins par leurs actes m’a donné envie de devenir aussi son disciple." Converti au catholicisme, comme Paulette, il est baptisé le 22 décembre 1942. À 16 ans, il pense même à devenir prêtre. "Un accroc de santé m’envoie au grand séminaire d’Aix-en-Provence pendant un an. Mon état ne s’améliore pas et je comprends que, sans doute, ma vocation est ailleurs…", explique-t-il. Cela n’empêche pas cet enfant de la Shoah de devenir un homme engagé. Après la guerre, il s’inscrit dans les grandes aventures du catholicisme social : la Jeunesse ouvrière chrétienne, le scoutisme, puis des initiatives liées à l’habitat communautaire. Il travaille notamment au service publicité chez Bayard, mais surtout, il consacre sa vie à servir les autres, notamment ses voisins au 14 rue de Sèvres. Ordonné diacre permanent dans le diocèse de Nanterre le 3 décembre 1994, à l’âge de 64 ans, il est devenu l’un des témoins vivants d’un siècle tourmenté, mais aussi d’une Église en mouvement.

Paulette, quant à elle, fait vœu de chasteté chez les Clarisses (l’ordre des Clarisses, aussi appelé ordre des Pauvres Dames ou des Cordelières, a été créé en 1212 par Claire d’Assise, à la demande de François d’Assise). Elle est décédée en 2016. "C’était une sainte ! Elle a été une deuxième mère pour moi et Marcel. À seulement 19 ans, elle s’est retrouvée à la tête d’une famille", témoigne Jacques. Seul son frère s’est marié. Il a eu trois enfants et sept petits-enfants. En 2019, toute la grande famille s’est rendue à Auschwitz. "C’était un moment très fort et en même temps très douloureux. Nous avons retrouvé le nom de mes parents. Ils ont été arrêtés le 17 juillet et sont partis là-bas le 24 juillet dans des trains de marchandises… Ça a dû être atroce", raconte Jacques, ému. Son deuil ne s’est pas fait d’un coup : il a fallu du temps pour accepter le décès de ses parents. "Je me souviens qu’à la fin de la guerre, quand nous étions à Châteaubriant, tous les soirs des prisonniers français revenaient. On pensait que nos parents allaient revenir aussi, et on allait tous les jours à la gare… on les attendait."
Un témoignage pour empêcher l'oubli
Si Jacques Averbuch a embrassé la foi chrétienne avec passion, sa conversion n’efface en rien ses racines juives. Comme le cardinal Lustiger, il a demandé que le Kaddish, une ancienne prière juive de deuil, soit récité le jour de ses obsèques à Notre-Dame de Boulogne. "Je reste profondément attaché à mes racines", clame-t-il.
Depuis des décennies, il intervient dans les écoles, collèges et lycées. Face aux jeunes générations, il raconte. Non pour raviver la douleur, mais pour empêcher l’oubli. Son récit touche parce qu’il est incarné : il porte la voix d’un enfant qui voit basculer le monde, et celle d’un vieil homme qui continue de croire en la lumière. Comment vivre après l’indicible ? Comment croire encore en l’homme, et plus encore en Dieu ? À ces questions vertigineuses, Jacques Averbuch répond par une phrase simple mais forte, surtout en cette période pascale : "C’est toujours la vie qui gagne !".
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