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Changement de lieu, changement d’ambiance. Il y a quelques semaines, le pape Léon XIV était accueilli à Monaco sous un grand ciel bleu, les vivats de la foule et la chaleur du prince. À Alger, la pluie était au rendez-vous et les quelques spectateurs autorisés dessinaient une foule clairsemée et surveillée. Le régime algérien a voulu tout contrôler et ne laisser aucune place à l’improvisation ou au geste qui puisse saper son récit national.
Une histoire réécrite
C’est ainsi que le Pape a dû visiter le mémorial des martyrs Maqam Echahid, consacré à la guerre d’indépendance. Un passage obligé pour les chefs d’État en visite, un lieu qui veut montrer la naissance de la nouvelle Algérie, à partir de 1962. L’usage de la langue française a été interdit, alors qu’elle est parlée par un grand nombre d’Algériens et qu’elle est la langue officielle de la diplomatie du Saint-Siège. C’est pourquoi le Pape s’est exprimé en anglais ou en italien, obligeant le recours d’un traducteur pour doubler les discours en arabe. Ce qui permet de gommer les aspérités qui pourraient irriter le régime. Les services de sécurité ont été omniprésents, allant jusqu’à interdire de visa certains journalistes qui voulaient accompagner le voyage du Pape. Tout bain de foule et rencontres spontanées ont été empêchés.

C’est qu’en Algérie, l’histoire nationale est réécrite pour coller au discours officiel, avec l’islam et la guerre d’indépendance comme piliers. La figure de saint Augustin n’est évoquée que s’il sert le récit national algérien ; le catholicisme n’est toléré que s’il est pratiqué par des étrangers. Les lieux de culte sont sous contrôle étroit de la police et les services de sécurité. Avec l’indépendance en 1962 et l’expulsion des Européens, l’Algérie s’est vidée de ses chrétiens et bon nombre d’églises ont été transformées en mosquées. Dans ce décor sous surveillance politique, le voyage pontifical a montré aux caméras du monde un pays fragilisé et tenu par un régime apeuré.
Des paroles qui percent
Les paroles du Pape ont pourtant été fortes et pourraient éveiller les consciences des jeunes Algériens, si elles leur parviennent. Au monument de l’indépendance, Léon XIV a notamment évoqué la justice et le pardon. En disant que "l’Algérie est un grand pays doté d’une longue histoire riche en traditions, depuis l’époque de saint Augustin et bien avant", il rappelle des faits logiques si on considère que l’histoire antique et romaine a été assimilée par la république algérienne. Mais le gouvernement actuel voit dans l’islam le seul socle de sa culture et de son histoire, rejetant donc le passé romain et bien évidemment chrétien. Lorsque, quelques moments plus loin, Léon XIV évoque la justice, il soulève un point crucial en Algérie, dont le souvenir des émeutes récentes de la jeunesse et de l’impasse économique d’une grande partie de la population marque les habitants :
En ce lieu, rappelons-nous que Dieu souhaite la paix pour toutes les nations : une paix qui ne soit pas seulement une absence de conflit, mais l’expression de la justice et de la dignité. Et cette paix, qui permet d’envisager l’avenir avec un esprit réconcilié, n’est possible que par le pardon. La véritable lutte pour la libération ne sera définitivement gagnée que lorsque la paix des cœurs aura enfin été conquise. Je sais combien il est difficile de pardonner. Cependant, alors que les conflits continuent de se multiplier partout dans le monde, on ne peut pas ajouter du ressentiment au ressentiment, de génération en génération.
Condamnation de la politique du ressentiment
Rappeler que la paix n’est pas l’absence de conflit, mais "l’expression de la justice et de la dignité" c’est, en creux, montrer un miroir aux Algériens, eux qui vivent dans un pays où l’absence de justice est flagrante et où la dignité des personnes faibles est souvent bafouée. L’évocation du pardon et le rejet du ressentiment sont d’autres mots forts prononcés par le Pape. Surtout dans un pays où le régime vit de sa rente mémorielle contre la France, ressassant sans cesse la guerre d’Algérie et accusant Paris de tous les maux, alors même que plus de la moitié de la population algérienne est née après 1962. "On ne peut pas ajouter du ressentiment au ressentiment, de génération en génération", dit le Pape, ce qui contrevient totalement à la politique actuelle du gouvernement, qui vit de cette culture politique du ressentiment.
Il n’est pas certain que les mots du Pape soient entendus ni que ceux-ci parviennent à dessiller un régime qui tient le pays de façon autoritaire. Mais au moins a-t-il tenu un langage de vérité et de justice. Un espace de liberté dans une visite verrouillée par le gouvernement.










