separateurCreated with Sketch.

Ces “polars” en quête de Vérité

whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Jean Duchesne - publié le 14/04/26
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Un roman policier peut procurer plus et mieux qu’une évasion ou une distraction, rappelle l’’essayiste Jean Duchesne. À travers l’affrontement des personnes, le désir de trouver et de comprendre les faits, c’est une vision de la nature humaine en quête de la petite et la grande Vérité qui s’exprime. "Le Juge de Thessalonique" de Marie-Hélène Congourdeau (Salvator) en est un bon exemple.

Et si votre lecture allait plus loin ?

Avec l’abonnement Aleteia, recevez notre magazine trimestriel, accédez à des contenus qui prennent le temps d’approfondir, et soutenez une information qui fait grandir.

Je découvre l'abonnement

Le roman policier a longtemps été considéré comme un genre mineur, produisant en série de la littérature "populaire", de consommation courante et d’une portée culturelle limitée au quantitatif sociologique. Les érudits s’accordent néanmoins à peu près pour reconnaître en l’improbable romantique américain Edgar Allan Poe (1809-1849) un pionnier avec Double assassinat dans la rue Morgue en 1841. En France, Émile Gaboriau (1832-1873) se fait remarquer dès 1856 avec L’Affaire Lerouge, puis c’est Gaston Leroux (1868-1927), avec Le Mystère de la chambre jaune en 1907, où l’enquêteur est le reporter Rouletabille, et Maurice Leblanc (1864-1941, dont L’Aiguille creuse lance en 1909 le personnage d’Arsène Lupin. La seconde moitié du XXe siècle voit les succès de Boileau-Narcejac, c’est-à-dire Pierre-Louis Boileau (1906-1989) et Thomas Narcejac, nom de plume de Pierre Ayraud (1908-1998).

Du bas de gamme à la Bibliothèque de la Pléiade

En Angleterre, Wilkie Collins (1824-1883) s’impose avec La Pierre de lune (1868) et, juste avant de mourir prématurément, le grand Charles Dickens (1812-1870) s’essaie au genre dans Le Mystère d’Edwin Drood. Puis viennent Arthur Conan Doyle (1859-1930) et son Sherlock Holmes, et des femmes : Agatha Christie (1890-1976), dont la réputation n’est plus à faire, Dorothy Sayers (1893-1957), Josephine Tey (1896-1952), Daphné du Maurier (1907-1989)..., dans une tradition perpétuée par P.D. James (1920-2014). Bien sûr, les Américains ne manquent pas, dans le sillage d’Anna Katharine Green (1846-1935), Raymond Chandler (1888-1959), Dashiell Hammett (1894-1961)..., avec quantité d’adaptations pour grand et petit écran. 

Une consécration est en 2003 l’édition en deux volumes, dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, des "polars" du Belge Georges Simenon (1903-1989, "père" du commissaire Maigret), suivie en 2009 d’un troisième tome d’autres romans. Conan Doyle est récemment (en 2025) entré lui aussi dans la collection. L’audience de ces histoires de meurtres mystérieux ne s’explique pas que par le défi et le suspense qu’implique l’identification du coupable, ni par la fascination qu’exerce un crime hideux, ni par l’attachement au détective (amateur ou non) dont la personnalité s’affirme au fil de la production du même auteur qui fidélise ainsi son lectorat.

En quête d’une élusive vérité

Le sujet même impose en effet d’une part un affrontement à ce qui est spontanément ressenti (sans qu’il soit besoin d’invoquer de grands principes) comme un mal subvertissant le normal quotidien, et d’autre part la mobilisation de toutes les ressources disponibles (rationnelles aussi bien que concrètes) pour comprendre ce qui s’est passé. Ce qui — mine de rien — construit une image de la civilisation où s’épanouit cette littérature, et même une certaine vision de la nature humaine, avec ses aspirations, ses faiblesses et la violence qui peut l’habiter, sans pour autant porter de jugement. La recherche de la vérité (sans majuscule) au moins provisoirement élusive dans une affaire particulière invite d’une certaine façon à élargir l’horizon et s’interroger (sans imposer de réponse) sur la Vérité (avec un grand V) qui pourrait sous-tendre tout ce qui existe.

Bien des échappatoires sont possibles. Le "polar" peut verser dans le pessimisme du roman "noir", dans le fantastique de l’ésotérisme ou de la science-fiction ou dans ce reflet trouble de la géopolitique qu’est le monde de l’espionnage. Mais le dépaysement dans un passé plus ou moins lointain et/ou exotique aiguise également le regard du lecteur, de même que l’univers religieux, soit comme cadre inattendu de l’intrigue, soit comme clé de résolution de l’énigme.

Le Père Brown et le Frère Cadfael

On peut citer à cet égard les enquêtes du Père Brown de G.K. Chesterton (1874-1936) : ce petit abbé apparemment inoffensif fait preuve d’une perspicacité peu commune, parce qu’il sait à la fois ce qu’est le péché et ce qu’exige la charité. C’est encore par son sens de la justice et de la compassion qu’est lui aussi un héros, Frère Cadfael, le moine-détective gallois du XIIe siècle (période de guerre civile), imaginé par Ellis Peters (1913-1995, pseudonyme d’Edith Pargeter).

Le roman publié en février 2026 par Marie-Hélène Congourdeau chez Salvator sous le titre Le Juge de Thessalonique réunit savamment la plupart de ces ingrédients. Thessalonique est un port du nord de la Grèce, sur la route qui mène à Constantinople. L’action se déroule au XIVe siècle — une époque de troubles graves : l’Empire (qui ne sera appelé "byzantin" qu’au XIXe siècle et se déclare simplement "romain") est intérieurement déchiré par une querelle dynastique et par des troubles sociaux, et menacé de l’extérieur par les appétits de ses voisins slaves (Serbes et Bulgares) d’un côté et musulmans (Turcs) de l’autre, sans parler des ambitions toujours vives des Occidentaux latins qui s’en sont un temps (1204-1261) emparés à l’occasion d’une croisade et sont aussi représentés par les Vénitiens mercantiles.

Du "fait divers" à l’Histoire

Pour compliquer et compléter le tableau, une dispute théologique est politiquement instrumentalisée. Elle porte sur l’hésychasme, c’est-à-dire la possibilité et les modalités de l’union à Dieu, et permet de mettre brièvement en scène saint Grégoire Palamas (1296-1359), sur lequel travaille Marie-Hélène Congourdeau, byzantinologue au CNRS. Cette spécialisation, qui permet de découvrir la vie quotidienne dans une civilisation chrétienne méconnue, sert une intrigue qui commence par des "faits divers", se poursuit par un meurtre inexplicable et s’inscrit finalement dans l’Histoire avec une émeute sanglante, non sans qu’on ait accompagné dans leurs épreuves et leurs passions nombre de personnages aussi divers que crédibles. (L’autrice n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, puisqu’elle a déjà publié Le Silence du roi David en 1999 aux Presses de la Renaissance et L’Empereur pauvre chez CLD en 2014).

Mais on est frappé par la pertinence toujours actuelle des problèmes : complexes déclinistes dans une société autrefois prospère, ébranlée par des poussées migratoires (islamiste ou de puissances émergentes) et par des tensions entre nantis et pauvres (ou plutôt les insolents qui les manipulent). On mesure aussi la difficulté qu’a tout gouvernement à maintenir, dans les aléas de la durée, sa légitimité souvent établie par la force brutale. On entrevoit encore le pouvoir du verbe, des paroles propagées sans vérification, rien que parce qu’elles choquent, et qui suffisent à déclencher des peurs et rages collectives et dévastatrices. On perçoit enfin la peine qu’a la raison pour démêler les causes des faits constatés et y réagir adéquatement.

Jusqu’en Chine

Par-delà un contexte historique assez déconcertant, on touche donc tangentiellement, comme c’est le cas dans les meilleurs "polars", à l’universel. Un indice en est la qualité du personnage principal, qui fournit le titre du roman. Ce n’est donc pas un policier de métier ni un détective improvisé, mais un juge respecté. Et c’est un point commun avec... la Chine ! Le folklore chinois comprend en effet le juge Ti, magistrat et ministre au VIIe siècle, réputé pour ses exceptionnelles capacités de déduction. Le diplomate et sinologue néerlandais Robert Van Gulik (1910-1967) a découvert en 1949 un roman anonyme du XVIIIe siècle dont il était le héros, l’a traduit et a écrit ensuite quelque 25 enquêtes du même juge, que fait à présent revivre Qiu Xialong (né en 1953), victime de la révolution culturelle maoïste et réfugié aux États-Unis. Alors à quand la suite des aventures de Thomas Kyriakidis, juge de Thessalonique ?

Pratique :

Le Juge de Thessalonique, Marie-Hélène Congourdeau, Salvator, février 2026, 312 opages, 22 euros.
Vous avez aimé cet article et souhaitez en savoir plus ?

Recevez Aleteia chaque jour dans votre boite e−mail, c’est gratuit !

Vous aimez le contenu de Aleteia ?

Aidez-nous à couvrir les frais de production des articles que vous lisez, et soutenez la mission d’Aleteia !

Grâce à la déduction fiscale, vous pouvez soutenir le premier site internet catholique au monde tout en réduisant vos impôts. Profitez-en !

(avec déduction fiscale)