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Antisémitisme : la “loi Yadan” empêche la politique de jouer son rôle

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Une jeune femme tenant un drapeau libanais lors d'une manifestation contre la proposition de loi Yadan, 12 avril 2026.

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Marianne Durano - publié le 13/04/26
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Pensée pour lutter contre les nouvelles formes d’antisémitisme, la proposition de loi Yadan criminalise une opinion haineuse en la privant de l’espace public où elle pourrait se raisonner, avertit la philosophe Marianne Durano. Ce serait empêcher la politique de jouer son rôle et alimenter la colère qu’on prétend éteindre.

Contester l’existence d’un État, en particulier s’il s’agit d’Israël, pourrait bientôt être considéré comme un crime passible d’un an d’emprisonnement et 45.000 euros d’amende. Tel est le contenu de la loi dite "Yadan", qui doit être examinée les 16 et 17 avril prochains, malgré les plus de 500.000 signatures recueillies par ses opposants. Dénonçant une atteinte à la liberté d’expression, ces derniers craignent une criminalisation du débat politique, et l’instauration d’une véritable police de la pensée, délétère pour notre démocratie. En réalité, la question, classique, des limites à la liberté d’expression recouvre deux problèmes bien distincts : "Y a-t-il une vérité en politique ?" et "Les passions ont-elles leur place dans le débat public ?".

Les conditions du débat

Certes, pour que la liberté d’expression soit possible, il faut que tous les citoyens aient accès à une information de qualité, qui leur permette de se forger un avis éclairé. Or, tout le problème est que cette même liberté d’expression, en encourageant la diffusion d’opinions plus ou moins farfelues, sape son propre fondement en compromettant la fiabilité des informations qu’elle présuppose. Pour être libre, il faut être informé ; mais si tout le monde est libre de parler de tout, plus personne n’est sûr de rien. La censure est-elle paradoxalement la condition de la controverse ? On ne peut pas accorder la même liberté d’expression à l’amateur qui propage publiquement des erreurs factuelles et au savant qui fonde ses affirmations sur une connaissance objective. La fiabilité des informations est la condition pour qu’un débat authentique soit possible. Si quelqu’un affirme que la Shoah n’a jamais existé, ou bien que les Palestiniens vivent libres et heureux dans la bande de Gaza, il faut démontrer qu’il a tort, et le pénaliser s’il s’obstine à diffuser publiquement des mensonges, non pas parce qu’il "incite à la haine", mais parce qu’il empêche la liberté de penser.

Sphère de la vérité et sphère de la politique

Il faut donc distinguer avec Hannah Arendt la sphère de la vérité, fixe, déterminée, qui ne peut faire l’objet d’un débat d’opinion, et la sphère de la politique, contingente, plurielle, ou la controverse est fondamentale. Dans la première, la liberté d’expression est vaine, dans la deuxième, elle est indispensable. En ce sens, le révisionnisme historique n’a rien à voir avec l’antisionisme dénoncé par la loi Yadan : le premier est une atteinte à la raison, le second un parti-pris politique, radical certes, mais rationnel. Le premier conteste des faits passés, objets de connaissance, le second porte sur le présent, l’avenir, et les passions qu’ils suscitent. Or, on peut condamner une erreur, mais on ne peut légitimement étouffer un désir, ni une colère. La liberté d’expression est un concept creux s’agissant de la recherche de la vérité, essentiel s’agissant de la gestion des affects.

La question que soulève la loi Yadan est moins celle de la liberté d’expression que celle de l’espace que l’on accorde, ou non, aux émotions politiques.

S’il y a bien une parole qu’on ne peut censurer, c’est celle qui exprime une émotion, surtout si elle est intense. Là où les précédentes lois mémorielles, telles que les lois Gayssot ou Taubira, condamnaient la négation de crimes passés, la loi Yadan innove en criminalisant non plus une opinion fausse, mais un souhait, un désir, un dépit. Avec elle, le politique ne se contente plus d’entériner un consensus scientifique, il délégitime a priori la conflictualité constitutive de tout espace public. Certes, il est facile de rétorquer aux opposants à la loi Yadan que les appels à la destruction et à la haine ne relèvent pas de l’opinion, mais de la violence. Cet argument est incontestable : on ne peut que lui rétorquer que c’est précisément la raison pour laquelle la politique ne peut se contenter de les censurer.

La criminalisation du désir

La politique est le domaine, non du savoir, mais du vouloir, non de la connaissance, mais du désir. C’est pourquoi c’est également le lieu de toutes les passions, les tristes comme les joyeuses, pour parler comme Spinoza — enthousiasme, espoir, indignation ou vindicte. La question que soulève la loi Yadan est donc moins celle de la liberté d’expression que celle de l’espace que l’on accorde, ou non, aux émotions politiques. Censurer les passions mauvaises, colère, haine, mépris, est-ce la meilleure manière de les réguler ? Exprimer une émotion, n’est-ce pas au contraire la façon la plus intelligente d’amorcer un dialogue politique ? Au contraire, ce que l’on ne peut dire ne finit-il pas toujours par trouver un exutoire dans la violence ? "Tu as le droit d’être en colère, tu as le droit de l’exprimer, mais tu n’as pas le droit de frapper ton frère/ta mère/ton ami": voici du moins ce que je répète à mes enfants à longueur de journée.

L’ennemi de la démocratie, ce ne sont pas les passions, même bruyantes, c’est au contraire le silence [...].

Telle est plus ou moins la position de Spinoza dans le Traité théologico-politique : loin de devoir censurer les opinions haineuses, le rôle de la politique est de leur offrir un espace d’expression raisonnée, afin de libérer les hommes asservis par leur propre violence. En effet, pour Spinoza, les passions tristes sont néfastes, non pas tant pour le corps social, que pour celui qui s’y enferme, d’autant plus que les hommes se haïssent moins parce qu’ils ont des idées opposées que parce qu’ils convoitent la même chose (en l’occurrence, le même territoire). En ce sens, vouloir éliminer les discours haineux, c’est appliquer à ceux qu’on veut faire taire la même logique violente que l’on prétend dénoncer. Être intolérant avec les intolérants, vindicatif contre les vindicatifs, détruire ceux qui appellent à la destruction, c’est alimenter le cercle des passions tristes plutôt que de le briser en offrant aux discours acerbes la possibilité d’une traduction politique. Criminaliser un désir, même haineux, c’est le priver d’expression politique et alimenter la colère qu’on prétend éteindre. Mieux vaut crier avec La France insoumise que poser des bombes avec le Hamas. Les premiers croient encore à la politique, les seconds ne pensent plus qu’à la guerre.

Le but de la politique

Soit un discours est faux, et il faut le dénoncer comme tel, preuves à l’appui : tel est le rôle de la controverse scientifique. Soit un discours est violent, et il faut l’entendre pour ne pas qu’il se traduise en actes : tel est le but de la politique. Dans tous les cas, comme le dit John Stuart Mill dans De la liberté, il est bon de laisser nos adversaires s’exprimer, ne serait-ce que pour savoir ce qu’ils pensent. L’ennemi de la démocratie, ce ne sont pas les passions, même bruyantes, c’est au contraire le silence, silence violent des méfaits tramés dans l’ombre, ou silence plus pernicieux de l’indifférence et du désengagement, qui sape les fondements mêmes du débat public. Je préfère le militant qui gueule au consommateur qui se tait : le mutisme du second est parfois plus coupable que la colère sonore du premier. Le plus excité des militants reste un être capable de s’émouvoir pour autrui, un être qui parle et espère : c’est encore un citoyen.

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