Et si votre lecture allait plus loin ?
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Nous lisons volontiers des romans pour nous distraire ou pour passer le temps au cours d’un voyage ou pendant des vacances ; nous fréquentons les poètes parce qu’ils nous enchantent par leurs évocations d’un monde imaginaire. Mais ce sont sans aucun doute les poètes qui ont raison ; la littérature n’est pas seulement affaire d’amusement ou de distraction. En ce qu’elle a de plus haut — et il existe aussi une littérature de "caniveaux", celle par exemple qui se complaît de nos jours dans l’exhibitionnisme sexuel — elle est tout autre chose : qu’on lise Proust ou Dante, Bernanos ou Claudel, et l’on s’aperçoit alors que leurs textes nous transportent au-delà de l’immédiat. Ils nous ouvrent à un monde invisible qui peut nous dérouter, et même qui le doit. Sortons-nous tout à fait les mêmes après avoir lu La Recherche du temps perdu ou La Divine Comédie, Le Journal d’un curé de campagne ou Le Soulier de satin ? Évidemment non.
L’accès à un univers déroutant
En ce sens la littérature ouvre à une forme d’expérience spirituelle qui enrichit, parce qu’elle nous donne accès à un univers déroutant. Elle est donc bien plus qu’un passe-temps ou un amusement. À ce titre elle fait partie de l’univers humain, et elle témoigne de sa diversité. Car elle nous donne l’occasion de fréquenter des auteurs étrangers à notre propre culture ; par-là même, elle conduit, si nous sommes quelque peu curieux, à lire des auteurs brésiliens (Joao Guimaraes Rosa), cubains (Leonardo Padura), russes (Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï) ou algériens (Yasmine Khadra), qu’ils soient contemporains ou anciens, et tant d’autres ; c’est ainsi se donner les moyens d’un enrichissement considérable.
Tout à coup, à leur contact, notre monde s’élargit et s’ouvre à la pluralité humaine. Pluralité qui fait la richesse de notre humanité commune, si diverse et en même temps tellement traversée des mêmes passions : l’amour, la peur de la mort, la beauté, le courage, la lâcheté, le mensonge, la trahison, la foi… Elle nous révèle à nous-mêmes aussi la profondeur redoutable de notre identité : à ce titre, elle peut faire peur, comme on a peur des abîmes qui nous habitent. Mais il s’agit alors d’une peur bienfaisante, qui nous grandit et nous fortifie. Qui nous donne foi en notre humanité, violente et en même temps admirable.
Un pouvoir déstabilisant
Il faut aussi bien voir que la littérature est loin d’un simple divertissement, comme le montre le sort qui lui est réservé dans les régimes tyranniques ou totalitaires. Les écrivains, et donc leurs écrits, même s’ils ne sont pas critiques ou hostiles aux pouvoirs en place, font peur ; ils constituent des menaces en tant que tels, parce qu’ils offrent justement aux citoyens des ouvertures qui leur permettent d’échapper à l’enfermement idéologique, secrété par de tels régimes. Ce fut vrai de l’Union soviétique (et un Soljenitsyne en témoigne dans des écrits de haute volée sur ses séjours dans les goulags communistes), comme c’est encore vrai du régime iranien des mollahs (ainsi de l’admirable film Lire Lolita à Téhéran d’Eran Riklis (2004) qui montre bien le pouvoir déstabilisant de la littérature). Dans un passé encore récent, les Églises se sont aussi montrées sourcilleuses à l’égard des écrits, sans doute pour "protéger" les fidèles d’erreurs dogmatiques ou de déviances morales ; les censures et les mises "en enfer" de livres suspects, dans les séminaires ont eu la vie dure ; il en fut d’ailleurs de même dans la théocratie de Genève instituée par Calvin où sévissait déjà une police des mœurs, tenant sous surveillance la vie privée des citoyens…
Sommes-nous tout à fait délivrés de telles menaces, quand on constate le sort réservé aux écrits d’un Salman Rushdie, condamné par une fatwa de l’ayatollah iranien Rouhollah Khomeini, et agressé en 2022 à New York par un fanatique, Hadi Matar, américano-libanais ? Quel crime a donc commis l’auteur des Versets sataniques, sinon de mettre en cause les sottises de quelques dignitaires musulmans, ou les dangers inhérents à l’islam politique ? Mais il est en effet des choses dangereuses à écrire, et nul écrivain n’est encore de nos jours à l’abri de fanatiques qui croiront défendre leur croyance religieuse en donnant la mort.
Ouverte à l’Invisible
Tout ceci montre à quel point la littérature est loin d’être inoffensive : elle désenclave, pourrait-on dire, par rapport à tous les enfermements, et en ce sens elle joue un rôle anti-idolâtrique, puisqu’elle bouscule nos idées reçues ou nous oblige à les passer au crible d’un jugement critique. Bienheureuse littérature qui, malgré l’Internet ou l’Intelligence artificielle, reste une référence essentielle pour que l’humanité demeure vigilante et ouverte à l’Invisible.
Pratique :










