Le voyage du pape Léon XIV en Algérie du 13 au 15 avril va être marqué par son déplacement à Annaba, anciennement Hippone, la ville dont saint Augustin fut évêque.Et si votre lecture allait plus loin ?
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Le séjour du pape Léon XIV en Algérie, du 13 au 15 avril 2026, devrait notamment être marqué, le 14 avril, par un déplacement à Annaba (Hippone), la ville dont saint Augustin fut l'évêque de 395 à 430. Depuis 25 ans, ce père de l'Église qui a structuré la théologie et la philosophie de l’Occident chrétien fait l’objet d’une réappropriation par l’Algérie, en tant que figure d’unité nationale.
Léon XIV est le premier pape à se rendre en Algérie, mais il s’agit à titre personnel de sa troisième visite dans le pays. En tant que religieux augustin, le père Robert Francis Prevost s’est en effet rendu en Algérie à deux reprises. Il est venu en tant que prieur général en 2013, pour la réouverture de la basilique d’Annaba après sa restauration, mais aussi, 12 ans auparavant, alors qu’il était provincial des augustins pour le Midwest américain, pour un colloque universitaire intitulé "Saint Augustin : africanité et universalité".
"En 2001, il est venu assister à un colloque sur la figure de saint Augustin organisé à l’initiative du président Bouteflika et de Mgr Teissier. Il s’agissait d’un événement ambitieux de la part de la présidence algérienne qui souhaitait mettre en avant la figure universelle d’Augustin", avait indiqué dans un entretien à I.Media l’été dernier le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger.
Cette assemblée organisée à Alger et Annaba il y a exactement 25 ans, du 31 mars au 7 avril 2001, marqua en effet un tournant dans la mise en valeur publique du personnage de saint Augustin par les autorités algériennes. Le président de l’époque, Abdelaziz Bouteflika (1937-2021), souhaitait réhabiliter saint Augustin, jusqu’alors plutôt associé à la colonisation, et en faire une figure marquant le retour de l’Algérie sur la scène internationale.
Abdelaziz Bouteflika, un "fan" de saint Augustin
Alors tout récemment élu à la présidence algérienne sur un programme de réconciliation nationale après les massacres de la 'décennie noire', Abdelaziz Bouteflika avait déjà surpris les participants à la rencontre organisée en août 1999 par le mouvement Communion et Libération à Rimini, au nord-est de l’Italie. Il avait alors délivré un discours enthousiaste sur saint Augustin, dont il était personnellement un fervent lecteur et admirateur.
"Ce colloque était une initiative personnelle du président Bouteflika, qui en a confié l’organisation au Haut Conseil islamique d’Algérie, ce qui n’est pas banal", se souvient l’un des participants, le père Michel Kubler, augustin de l’Assomption et alors rédacteur en chef religieux du quotidien français La Croix. "Il y avait tout le gratin de l’augustinologie au niveau mondial, mais aussi des historiens et des philosophes algériens", se souvient-il.
Les actes du colloque publiés deux ans plus tard par l’université de Fribourg ne mentionnent pas la présence de Robert Francis Prevost : il y fut donc présent comme simple auditeur, et non comme intervenant. Parmi les figures les plus connues figure André Mandouze, un historien français qui fut chargé dans les années 1960 de bâtir le système universitaire de la jeune Algérie indépendante sous l’autorité du président Ben Bella, avant de devoir quitter le pays après le coup d’État de Boumediène. Après quelques décennies de patience, le professeur de la Sorbonne vit ses efforts enfin récompensés. "C’est l’Algérie d’Augustin qui a eu le dernier mot", se réjouit alors André Mandouze, âgé de 85 ans lors de ce colloque.
Saint Augustin, "un gars de chez nous"
"Ce colloque marquait la réapparition d'Augustin dans la sphère publique et dans le discours officiel de l'Algérie, où il avait totalement disparu depuis l'indépendance", se souvient le père Kubler, qui rappelle que les autorités algériennes avaient assimilé le saint d’Hippone à « un produit de la colonisation », pour une raison historique ancienne. "Sa mère, Monique, était berbère, mais son père, Patricius, était un Romain qui était fonctionnaire de l'Empire en Afrique du Nord. Et donc, il était considéré comme un fils de colon", explique-t-il. Par la suite, aux XIXe et XXe siècles, la mise en valeur de l'évêque d’Hippone par les Français a conduit les Algériens à le considérer comme un instrument de la puissance coloniale.
L'initiative du président Bouteflika fut donc "une révolution intellectuelle et politique", explique le père Kubler. "L'opération de Bouteflika a consisté à dire, en substance : ‘Augustin, il est africain, il est à nous ! C'est un homme qui a eu une influence universelle sur la pensée du monde entier, mais c'est un gars de chez nous, et on est fiers de ça’", explique-t-il.
Un atout pour la reconstruction de l'Église en Algérie
Ce nouveau discours politique sur saint Augustin fut reçu comme une divine surprise par les responsables de l’Église d’Algérie, très fragilisée par la guerre civile qui avait fait 19 martyrs dans ses rangs, parmi lesquels deux religieuses augustines auxquelles le pape rendra hommage le 13 avril en se rendant dans le quartier de Bab El Oued où elles vivaient et où elles furent assassinées en 1994.
Mais en 2001, l'heure était à la reconstruction de la confiance. "Honorer Augustin comme homme de culture, le faire valoir comme un motif de fierté de l'Algérie, revenait à faire prendre conscience aux Algériens que leur histoire ne commençait pas avec l'islam. Les évêques d’Algérie furent très sensibles à ce changement de récit historique", se souvient le père Kubler.
Ce colloque eut d'autant plus d'ampleur qu'il ne s’adressait pas seulement aux érudits, mais aussi à la population algérienne dans son ensemble. "Mon confrère assomptionniste, le père Goulven Madec, a délivré une conférence intitulée ‘Augustin en famille’, dans le théâtre de la ville de Souk Ahkras, l’ancienne Thagaste, où Augustin était né. Les habitants de la ville étaient là, et le père Madec leur a lancé cette phrase inoubliable : ‘Je suis venu vous rendre Augustin. On vous l’avait pris, mais c’est un enfant de votre peuple. Je suis venu vous le rendre.’ Il pleurait d’émotion en le disant", se souvient le père Kubler.
À la lumière de ce souvenir, le voyage du pape en Algérie, première étape d’une longue tournée africaine, peut être compris comme une nouvelle opportunité de ‘rendre’ Augustin à l’Algérie et à l’Afrique. L’un des enjeux de ce voyage sera en effet d’accompagner le développement d’une Église catholique proprement africaine et algérienne en Algérie, et détachée des liens et des blessures de la colonisation. Près de 1.600 ans après sa mort, la pensée de saint Augustin y trouverait ainsi une fécondité inattendue.