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Comment Internet est-il devenu le nouveau champ de bataille des islamistes ? Publié en mars 2026, Cyberdjihad : Le grand recrutement de Héloïse Heuls est un ouvrage majeur issu de plus d’une décennie d’enquête de terrain, qui explore comment les groupes djihadistes ont fait d’Internet et des technologies numériques un véritable terrain stratégique pour recruter, communiquer et diffuser leur idéologie. Héloïse Heuls y montre comment les djihadistes tissent leur toile sur YouTube, Instagram, TikTok, WhatsApp, Telegram, Facebook, X ou Discord, construisent des communautés mêlant vétérans, jeunes et militants en ligne, et exploitent jusqu’aux nouvelles technologies pour renouveler leur stratégie d’endoctrinement, au‑delà des clichés d’une radicalisation instantanée ou purement algorithmique. Cyberdjihad éclaire ainsi un écosystème complexe et évolutif, devenu un territoire militant.
Héloïse Heuls est docteur en sociologie formée à l’École normale supérieure et chercheuse associée au département Sécurité et Défense du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Elle a travaillé longuement sur ces questions pour plusieurs ministères français, notamment de l’Intérieur, de la Justice et de la Défense. Au CNAM, elle est chargée avec la chercheuse Jeanne Dubroca de développer la question des biens et technologies sensibles, un domaine qui croise enjeux de sécurité, innovations technologiques et régulations internationales. "Ce qui m’a frappée, c’est la subtilité des méthodes : un lien peut commencer sur Vinted ou une application anodine avant de se transformer en rencontre, puis de mener à la radicalisation", explique-t-elle à Aleteia. Entretien.
Aleteia : Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre ? Était-ce une enquête, une expérience personnelle ou un besoin de sensibilisation ?
Héloïse Heuls : J’étais très réticente au départ. Ce sont Gilles Kepel, mon directeur de thèse, et Jean-François Ricard, ancien procureur de la République antiterroriste, qui m’ont encouragée. Sans eux, je ne l’aurais jamais fait. J’avais déjà beaucoup travaillé sur le terrain, mais je restais discrète. Un jour, ils m’ont dit de sauter le pas et de mettre ma recherche au service des autorités publiques et de la société civile, pour éduquer, sensibiliser, transmettre.
La particularité de l'idéologie djihadiste est d'avoir fait de plateformes anodines du quotidien de puissants espaces idéologiques.
Il m’a fallu un an pour écrire ce livre. J’écris beaucoup, mais ici j’ai découvert un autre style, différent de l’écriture académique : l’objectif était de rendre compréhensibles des sujets complexes, de prendre de la hauteur et donner des outils pour sortir de la polémique. Maître Sylvie Topaloff, épouse d’Alain Finkielkraut, m’a également beaucoup aidée, en m’apportant de nouvelles pistes de réflexion.
Comment les groupes djihadistes recrutent-ils en ligne et comment cela a-t-il évolué ?
Pour comprendre le recrutement, il faut regarder comment les organisations terroristes s’organisent. Contrairement aux idées reçues, ces personnes ne sont pas hors norme : elles utilisent les mêmes canaux que nous, et pas seulement les réseaux sociaux. Ce qui m’a frappée, c’est la subtilité des méthodes : je partais avec un biais, selon lequel il y aurait un espace "à part", isolé, sur lequel tout se joue. C’est beaucoup plus fin et compliqué que cela. Par exemple, un lien peut commencer sur une conversation Vinted ou une application anodine avant de se transformer en rencontres qui vont progressivement mener à un processus de radicalisation. La particularité de l'idéologie djihadiste est d'avoir fait de plateformes anodines du quotidien de puissants espaces idéologiques.
Le cyberdjihad est-il quelque chose de structuré ?
Nous sommes face à un double phénomène. D’une part, de nombreux jeunes radicalisés que l’on pourrait dire isolés ne sont pas en lien avec les chefs de ces réseaux ou avec des prédicateurs. Mais ils sont actifs idéologiquement et adhèrent "à distance". Ils participent ainsi à leur manière à la diffusion d’idéologies via TikTok ou d’autres plateformes.
C’est un processus progressif, où l’adhésion idéologique s’installe lentement. Certaines personnes semblent privées de repères...
D’autre part, nous avons des organisations très structurées, avec des penseurs qui en tirent les ficelles, comme l’État islamique en Afrique, qui continuent de recruter de façon organisée, avec des propagandes claires. Le recrutement se fait souvent dans une "zone grise" : des individus qui ne sont pas encore radicalisés, mais intéressés par des domaines qui peuvent les amener à basculer : l’histoire, la géopolitique, l’humanitaire... La géopolitique notamment, a un rôle majeur sur les masses agissantes : par exemple, la guerre en Irak a inspiré des jeunes, dans le quartier des Buttes Chaumont ou de la Paillade à Montpellier, à s’organiser sur MSN ou Hi5 pour partir combattre à l’étranger. C’est un processus progressif, où l’adhésion idéologique s’installe lentement. Certaines personnes semblent privées de repères, mais une grande partie d’entre elles ont grandi dans des environnements très politisés, ce qui facilite l’adhésion à la violence. Ce phénomène s'observe également dans d'autres courants idéologiques comme dans l’ultra droite ou l'ultra gauche.
On voit de plus en plus de terroristes agir sans qu’il y ait de revendication d’une organisation islamiste derrière, justement parce qu’ils ont été influencés dans l’espace numérique. Ces "loups solitaires" signifient-ils que le djihad est plus "facile" à rejoindre aujourd’hui ?
Pas nécessairement. Les organisations djihadistes, surtout à partir de 2019, ont appelé à agir sans forcément se réclamer d’une affiliation. Une attaque n’équivaut plus forcément à une revendication. Le " loup solitaire " fait peur, car il est volatile et, dans l’opinion générale, ne pourrait pas être anticipé. Je ne suis pas tout à fait d’accord : leurs tendances peuvent être anticipées grâce aux signaux faibles et au travail de terrain. C’est un travail d’immersion intense, qui est épuisant, mais c’est possible. Par exemple, dans le cas des assassinats des professeurs Paty et Bernard, le discours très anti Education-nationale qui se répandait depuis plusieurs années est un élément qui aurait pu attirer l’attention sur ce phénomène et peut-être anticiper ces drames. Aujourd’hui, déjà d’autres cibles - que je ne mentionnerai pas - existent et sont mentionnées dans la propagande djihadiste, ce sont déjà des signaux.
Vous décrivez notamment le phénomène de radicalisation de la jeunesse sur les réseaux sociaux, qui combine à la fois les codes islamistes et les codes de la "gen Z"...
Il fonctionne parce qu’il est séduisant et adapté à la jeunesse. La frontière entre islamisme et radicalisation est très fine : certaines vidéos ne sont pas radicales au sens légal, mais véhiculent un discours séparatiste ou rigoriste. La partie violente disparaît vite, mais la zone grise reste active. Les jeunes sont attirés par des codes marketing propres à leur génération : vocabulaire, hashtags ou références culturelles détournées. Historiquement, cette génération est le fruit des premières utilisations occidentales des réseaux sociaux dans les années 1990, même si ce sont les adultes qui créent les bases techniques de la propagande.
On ne pourra jamais éradiquer complètement une idéologie, surtout lorsqu’elle est liée à la religion.
Quelles solutions pour contrer ce recrutement djihadiste en ligne ?
On ne pourra jamais éradiquer complètement une idéologie, surtout lorsqu’elle est liée à la religion. La solution doit être plurielle et mobiliser tous les acteurs. Il faut agir en réseau, comme le font les organisations terroristes, plutôt qu’en silo. L’action ne doit pas se limiter à l’interdiction : elle doit tout d’abord être commune et toucher toutes les strates de la société et de l’État. L’éducation joue un rôle crucial. L’objectif est de "détricoter" progressivement ces idéologies, tout en restant réaliste : elles ne disparaîtront jamais complètement. Nommer le mal reste une étape essentielle. La collaboration entre l’État et les entreprises privées est également primordiale. Les autorités ont compris que tout évolue très vite et elles s’adaptent. Mais si les outils techniques s’améliorent, la technologie ne remplacera pas l’intelligence humaine. Conserver la connaissance sur le long terme reste crucial, et c’est le rôle essentiel de la recherche.
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