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Et si la technique nous échappait définitivement ?

IA - INTELLIGENCE ARTIFICIELLE - ROBOT

Mains d'humain et de robot qui se touchent.

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Charlotte de Vilmorin - publié le 10/04/26
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La technique est-elle un phénomène à vocation incontrôlable ? Certains le pensent, d’autres le craignent. Pour l’essayiste Charlotte de Vilmorin, la technique est à la fois une menace et une promesse, et même dans un système apparemment autonome, l’homme possédera toujours un espace de création et de liberté.

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En février 2026, Mrinank Sharma est à la tête de l’équipe de sécurité d’Anthropic, l’une des entreprises les plus influentes dans le domaine de l’Intelligence artificielle. À la surprise générale, il annonce son départ en publiant une lettre de démission qui sera vue plus de 15 millions de fois. Ses mots sont glaçants : "Le monde est en péril. Nous sommes à un moment charnière de l’histoire, où les décisions que nous prenons aujourd’hui façonneront le futur de l’humanité pour des générations". Il poursuit : "J’ai vu à quel point il est difficile de laisser nos valeurs gouverner nos actions. J’ai essayé, avec d’autres, de faire entendre raison et éthique, mais trop souvent, nos conseils ont été ignorés ou détournés au profit d’intérêts plus puissants". Ce retour d’expérience du terrain pose une question vertigineuse : et si la technique, loin d’être un outil que nous maîtrisons, nous échappait définitivement ?

La théorie de la technique autonome

Cette théorie d’une technique devenue autonome, indifférente aux volontés humaines, n’est pas nouvelle. Les philosophes l’avaient pressentie il y a fort longtemps. Jacques Ellul décrivait déjà, il y a soixante ans, un "système technicien" devenu une fin en soi, où l’homme n’est plus qu’un rouage. "La technique est devenue un phénomène autonome, autonomie par rapport à l’économique, le politique, le culturel, la morale, et, en fin de compte, autonomie par rapport à l’homme lui-même", écrivait-il. Martin Heidegger, lui, parlait d’un "arraisonnement" (Gestell en allemand) du monde, où tout (la nature, les relations, l’homme) est réduit à l’état de ressource exploitable, disponible, calculable. "Le règne du Gestell signifie ceci : l’homme subit le contrôle, la demande et l’injonction d’une puissance qu’il ne domine pas lui-même", alertait-il dans une conférence ("Regard dans ce qui est", 1949). Ces analyses philosophiques, qui nous paraissent peut-être abstraites en apparence, trouvent un écho bien concret dans les mots de Mrinank Sharma : "Nous sommes constamment confrontés à des pressions pour mettre de côté ce qui compte le plus".

Une promesse et une menace

C’est précisément cette tension entre responsabilité individuelle et apparente autonomie de la technique que le Compendium de la doctrine sociale de l’Église éclaire avec sagesse. "En soi, les résultats de la science et de la technique sont positifs, rappelle le Compendium. La technique est un merveilleux produit du don de la créativité humaine" (n. 457). Elle peut résoudre de graves problèmes, à commencer par ceux de la faim et de la maladie. Mais voici le paradoxe, et la source de la tension : "Ce potentiel n’est pas indifférent : il peut être utilisé pour le bien de l’homme comme pour son avilissement". La technique, en somme, est à la fois un don et un danger, une promesse et une menace.

La résistance de la poésie

Ce qui m’a le plus étonnée et réjouie dans la lettre de démission de Mrinank Sharma c’est sa conclusion : "Je veux placer la vérité poétique aux côtés de la vérité scientifique comme des moyens également valables de connaissance". Cette aspiration, presque spirituelle, ouvre une piste inattendue. La résistance résiderait-elle dans la poésie ?

L’homme est appelé à être le collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, en exerçant sa raison et sa liberté. Même dans un système qui semble autonome, il conserve une marge de manœuvre, petite, fragile, à l’image de ce qu’il est, mais réelle. C’est là, dans cet entre-deux entre fatalisme et espérance, que se joue l’avenir. La technique, aussi puissante soit-elle, ne peut effacer totalement la capacité humaine de choisir, de résister, de créer. Peut-être est-ce dans ces interstices de liberté, où la poésie dialogue avec la science, où l’éthique rencontre l’action concrète, que se dessine le visage d’une technique enfin éthique, au service de la dignité de l’homme et de la protection de la Création.

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