À la suite de l’annonce des évêques de France des modifications de la traduction française du Magnificat, appliquons une nouvelle fois le principe pratiqué par Jacques Maritain en 1966, au début du Paysan de la Garonne : commençons par rendre grâce, avant de signaler ce pour quoi nous aurions aimé pouvoir également rendre grâce. La transformation de "son amour s’étend d’âge en âge" en "sa miséricorde s’étend d’âge en âge" ne peut que réjouir, sans même qu’il y ait besoin, comme le fait Mgr Joseph de Metz-Noblat, de recourir à l’apport de Jean Paul II.
Une légitime correction
Ici, le changement est avant tout une légitime correction. Traduire misericordia par "miséricorde", comme le faisait déjà Lemaître de Sacy au XVIIe siècle, relève de l’évidence linguistique, plus encore dans une langue où le mot "amour" est peut-être le plus galvaudé de tous. Dans un pays où on "aime" aussi bien sa femme que la choucroute et où on chante "Qu’est-ce qu’on trouve en cherchant sous ta blouse ? C’est l’amour !", nul doute que parler de la miséricorde de Dieu soit à la fois plus fidèle et plus précis. Notons que, dans le texte des Évangiles, le mot grec est τὸ ἔλεος ("to éleos"), nom commun directement tiré du verbe qu’on retrouve dans Kyrie eleison. Du Magnificat évangélique au Kyrie de chaque messe, la miséricorde se répand bien de siècle en siècle. Pour souligner ce beau lien entre les deux textes, les commissions liturgiques pourraient réfléchir à introduire "Seigneur, accorde-nous ta miséricorde", à la place de la formule "Prends pitié", inventée par le traducteur pour l’occasion.
Soupçon lexical ?
Après l’action de grâce pour la disparition de l’amour, si on ose dire, reconnaissons notre perplexité devant le passage de "race" à "descendance". En soi, le changement n’a rien de fâcheux à nos yeux. Toute traduction s’use avec le temps, parce qu’elle est nécessairement liée à un état provisoire de la langue utilisée, au point qu’un peuple en vient parfois à traduire les textes de son propre passé. On ne peut oublier que les Grecs jouent désormais les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide en traduction. En revanche, les raisons de modifier une version plus ancienne peuvent plus ou moins convaincre. Face à la naïveté de croire qu’une traduction en langue vernaculaire est intangible, une autre naïveté consisterait à penser qu’on peut éviter tous les contresens en s’alignant sur ce qu’Étienne Gilson appelait le magistère de l’opinion. Entre la volonté de réduire le risque de contresens et la soumission à l’air du temps, la frontière est souvent ténue.
C’est pourquoi on aurait aimé pouvoir rendre grâce pour une explication un peu plus détaillée du changement de "race" en "descendance". Dire que "la notion de race est aujourd’hui très liée à celle de racisme" fait courir le risque d’une nouvelle extension de l’ère du soupçon lexical. Ainsi, certains jugent sûrement que le "Père tout-puissant" du Credo est "très lié" au patriarcat. Cela ne justifie sûrement pas de le retraduire par "Parent non-genré-pratiquant-l’éducation-positive". Si, comme le dit Vatican II, les évêques ont une fonction d’enseignement qui doit les pousser à être "attentifs à écarter toutes les erreurs qui menacent leur troupeau" (Lumen gentium, 25), peut-être peuvent-ils prendre le temps d’éclairer les fidèles non seulement sur le rejet de "sa race", mais aussi sur le choix de "sa descendance", terme qui n’était pas la seule alternative. Car le terme latin semen, comme le terme grec σπέρμα (sperma) ouvrait bien d’autres possibilités, à commencer par une traduction littérale. Traduire le fructum ventris tui (en grec ὁ καρπός τῆς κοιλίας Σου) de l’Ave Maria par "le fruit de tes entrailles" prouve que la réalité corporelle n’est pas, loin s’en faut, étrangère à l’exposé du cœur de la foi. Aussi préférer "semence" à "descendance" serait-il parfaitement défendable, notamment pour sa force d’incarnation, d’autant que le sens figuré de "semence", contrairement à "sperme" pour traduire le "sperma" du texte grec, est suffisamment courant pour ne pas faire "venir à l’esprit de coupables pensées", comme dirait Tartuffe.
"Cette race à part de saints"
Pour le mot "race", confessons que ce serait moins pour le Magnificat que pour Corneille et Péguy que nous le regretterons. Souvenons-nous du beau commentaire que fait ce dernier, pour montrer que le martyre mis en scène dans Polyeucte est comme le couronnement céleste de l’héroïsme plus terrestre du Cid :
"Tout cet héroïsme de race (temporelle) promu en héroïsme de grâce, de race éternelle. Toute cette générosité jeune et chevalière, qui devient cette jeune générosité de sainteté. D’où cette race dans la grâce même, comme cette jeune race charnelle et temporelle dans l’éternel, cette race à part de saints, si différente, si plus près de nous que tant d’autres races de saints ; cette race de grâce, cette race de sainteté si particulière, si chevalière, si généreuse, si libérale, si française."
Il serait dommage d’effacer le beau duo race/grâce, rendu plus parlant par la proximité des mots. Avec "descendance", certes, une certaine droite pourra faire rimer "France" et une certaine gauche préférera "rance", mais, dans les deux cas, la richesse charnelle et spirituelle sera beaucoup moins nette. Seul un Grec qui ferait rimer "sperma" et "pneuma" (l’esprit, le souffle) pourrait rivaliser avec le duo de Péguy, mais on a vu que la traduction littérale de "sperma" posait quelques difficultés. En tout cas, lorsque Lemaître de Sacy traduisait "selon la promesse qu'il a faite à nos pères, à Abraham et à sa race pour toujours", il était sûrement plus influencé par Corneille que par les théoriciens racistes du XIXe siècle...
L’attention portée aux mots
Action de grâce pour "sa miséricorde" et perplexité pour "sa descendance". L’honnêteté oblige à finir par une demande, qu’on espère être de l’ordre de la correction fraternelle. Si nous nous inclinons volontiers filialement devant la compétence théologique des évêques, nous leur suggérons de faire appel à des relecteurs pour ce qui ne relève pas de leur compétence : la langue française. En effet, le texte de Mgr Metz-Noblat contient la remarque suivante : "L’attention que nous portons aux mots que nous utilisons pour la prière vient de leur impact sur ce que nous croyons." Cette attention portée aux mots gagnerait à être étendue à la déclaration elle-même, dans laquelle on lit : "Nous espérons finaliser le travail dans les années prochaines. C’est un peu pour anticiper cette finalisation que les conférences épiscopales ont adopté ces deux changements dans le Magnificat." Est-il besoin de rappeler que le verbe "finaliser" est ici un regrettable anglicisme, que l’Académie française condamne régulièrement ? Dans la dernière actualisation de leur précieux Dire, ne pas dire, les académiciens rappellent que "finaliser" ne peut pas remplacer "achever", "conclure", "terminer".
Opposera-t-on compétence en langue française et compétence théologique ? Peut-être, mais Dire, ne pas dire ajoute que le verbe "finaliser", dont le vrai sens est "assigner un but à quelque chose", s’emploie en philosophie et... en théologie. Comme par un clin d’œil providentiel, l’article des académiciens propose en guise d’illustration une citation de Jacques Maritain : "Le bien politique est un bien digne en soi de finaliser l’action humaine." La bienveillance filiale envers nos évêques nous pousse bien sûr à penser que, dans ce sens juste du mot, ils n’auraient jamais changé la traduction sans l’avoir préalablement "finalisée".
En attendant, rendons grâce pour la miséricorde et faisons taire en nous la nostalgie de la race. N’oublions pas, toutefois, que rien n’empêche de dire le Magnificat en latin, ce qui, mieux que toutes les explications, peut éviter les vaines querelles sur la traduction de "misericordia" et de "semen".










