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“J’ai besoin qu’on m’aide à vivre et pas à mourir !”

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Sœur Bénédicte - publié le 08/04/26
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Atteinte d’un cancer du pancréas, sœur Bénédicte, Petite Sœur des Pauvres, livre un témoignage lumineux sur sa manière d’appréhender la mort tout en faisant part de sa stupeur face aux débats actuels sur la fin de vie. "À travers la loi, la société elle-même me signale la porte de sortie", s’indigne-t-elle.

Sœur Bénédicte, 58 ans, est entrée chez les Petites Sœurs des Pauvres en 1997, il y a bientôt 30 ans. Docteure en théologie, elle est responsable de la formation des jeunes sœurs de sa congrégation et enseigne la liturgie sacramentaire à l’Institut catholique de Paris. Une vie riche et fraternelle, aux côtés des Petites Sœurs des Pauvres et des personnes âgées qui leur sont confiées, une vie donnée à Dieu, une vie qu’elle considère comme un "cadeau" depuis qu’elle a survécu, il y a 30 ans, à une leucémie aiguë. À l’été 2024, les médecins lui ont diagnostiqué un cancer du pancréas. La radiothérapie a fait reculer la maladie mais aujourd’hui des métastases aux poumons réduisent son espérance de vie à quelques mois. Elle livre à Aleteia un témoignage lumineux et une réflexion puissante à l’heure où l’euthanasie et le suicide assisté sont en passe d’être légalisés en France.

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Peu inclinée au témoignage de vie, encore moins à m’exposer publiquement en état de fragilité, les circonstances me poussent pourtant malgré moi à risquer une parole. Je suis aujourd’hui atteinte, à 58 ans, d’un cancer du pancréas avec des métastases aux poumons, face auquel une chimiothérapie hebdomadaire ne fait que retarder une échéance de vie qui se compte en termes de mois. Comme beaucoup des malades que je côtoie quotidiennement et qui, comme moi, luttent pied à pied pour vivre, j’assiste muette, étonnée et même profondément choquée aux débats qui me concernent, qui nous concernent nous les malades, si loin du lieu où nous sommes, dans un autre monde.

Il y a 30 ans, déjà, à l’âge de 27 ans, ma vie a basculé brutalement avec le diagnostic d’une leucémie aiguë (LAM3) qui me laissait peu de chances de survivre. À une époque où la douleur était encore peu prise en compte dans les soins, j’ai vécu des passages terribles me faisant perdre tout repère et m’amenant à désirer en finir au plus vite. Je voulais mourir. Le personnel médical et ma famille se sont battus avec moi et pour moi afin que je surmonte ces moments de détresse. Et lorsque, commençant à reprendre pied dans la vie, après quatre ans de rémission complète j’ai connu l’angoisse d’une rechute, mon frère plus jeune a donné sa moelle pour que je vive. Je lui dois 30 ans de vie, une vie passionnante, que je considère encore aujourd’hui comme un cadeau.

Ce cadeau m’a inspiré le désir de consacrer ma vie à mon tour au service des autres. Ce fut comme religieuse, Petite sœur des pauvres au service des personnes âgées dans des EHPAD que nous aimons appeler plutôt "Ma Maison" car pour nous elles sont des maisons de vie où nous partageons nos pauvretés et nos richesses et non des maisons de "dépendance" et de "fin de vie". Dans ce cadre, j’ai eu la grâce de vivre ce compagnonnage jusqu’au seuil ultime de l’existence, avec tant de personnes dont les visages et les récits de vie restent si vivants dans ma mémoire. J’aurais tant de choses à dire sur ces moments intenses d’une vie qui s’achève, où tout se recueille, où les relations s’intensifient, où les réconciliations deviennent enfin possibles, à condition que la douleur, mais aussi plus globalement, la souffrance soient entendues, prises en compte, gérées au plus près et collégialement. J’aurais tant de choses à dire sur mon expérience des soins palliatifs et la radicale différence qu’elle instaure dans cet accompagnement, acceptant le réel, refusant l’obstination déraisonnable des traitements curatifs lorsqu’ils n’ont plus de sens, prenant en compte la personne dans toutes ses dimensions, dans son histoire et ses relations...

La mort, même si elle reste un drame, peut être vécue accompagnée, entourée, comme le dernier acte d’une vie accomplie.

Aujourd’hui, me trouvant moi-même face à cette même échéance de vie je pouvais m’appuyer avec paix sur cette expérience : la mort, même si elle reste un drame, peut être vécue accompagnée, entourée, comme le dernier acte d’une vie accomplie, à condition qu’on laisse à celle-ci dire son dernier mot qui nous surprendra toujours par son intensité.

Alors ma stupeur est grande, en lisant la loi dans son état actuel, quand je découvre, que je me trouve aujourd’hui éligible au suicide assisté ou à l’euthanasie. Pire, en constatant l’inconsistance auquel est réduit le projet sur les soins palliatifs et l’autoroute ouverte pour faciliter le moyen d’en finir, le projet de loi vient introduire en moi un profond mal-être, la perte d’une sécurité qui reposait sur un pacte de confiance, voire une trahison qui me met en colère.

Ce soutien de mes proches et du personnel médical qui me donne de dépasser les vagues dépressives dans cet état si ambivalent de la fin de vie, va-t-il devenir un "délit d’entrave" puni par la loi ? Ce combat fraternel pour aider à vivre va-t-il devenir d’emblée soupçonné ? Plus encore, un poids nouveau, plus radical, s’ajoute à ma situation et insinue en moi son poison : à travers la loi, la société elle-même me signale la porte de sortie. Certainement je lui pèse, je coûte cher à la sécurité sociale, je ferais mieux d’en finir ?

Il y a aussi pour beaucoup l’idéologie hors-sol d’une autonomie et d’une liberté que seules des personnes en bonne santé peuvent revendiquer.

Car, soyons clair, derrière ce projet de loi, même s’il y a pour certains l’émotion d’une expérience négative vécue avec un proche – mais l’émotion doit-elle commander les lois ? – il y a aussi pour beaucoup l’idéologie hors-sol d’une autonomie et d’une liberté que seules des personnes en bonne santé peuvent revendiquer, sans parler des calculs bien moins avouables qui relèvent du déficit de la sécurité sociale face au spectre du vieillissement de la population…

Quel poids ma parole face à tout cela ? Et pourtant si j’ai osé la risquer c’est pour donner voix à ceux et celles qui malades comme moi subissent le poids et la stigmatisation de ces débats. Pour mettre en lumière ces soignants qui, sachant l'ambiguïté et la fragilité de la fin de vie où le désir d’en finir est surtout un appel à l’aide, avec tant d’humanité nous tirent vers la vie et qui risquent d’être à leur tour suspectés. Bref tous ceux qui sont concernés au premier chef par la loi et qui, curieusement, sont si absents de ce débat.

Donner la mort ne sera jamais la solution de la souffrance. Bien au contraire, autour de la personne fragile et dépendante de son entourage, où toute la vie tient à la relation, il y a le pouvoir immense du regard de l’amour et de la fraternité humaine qui fait vivre. 

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