La tentation est immédiate, face à l’escalade entre les États-Unis, Israël et l’Iran : choisir son camp, invoquer la paix ou justifier la force. Le jésuite Gaston Fessard, auteur d’ouvrages décisifs sur la résolution des conflits mondiaux et l’instauration d’un ordre de justice internationale (Pax nostra, Autorité et Bien commun), commencerait ailleurs. Non pas par les positions, mais par le discernement. Dans Pax nostra, écrit en 1936 dans une Europe déjà prête à sombrer, il avertit : aimer la paix ne suffit pas. On peut aimer la paix au point de sacrifier la justice — et préparer ainsi une guerre plus grave encore. À l’inverse, on peut invoquer la justice pour justifier la force — et basculer dans la domination. Pour sortir de cette alternative, Fessard propose trois grilles de lecture inspirées de saint Paul.
La logique de la puissance ne suffit pas
D’abord, la dialectique du Maître et de l’Esclave venue de Hegel. Toute guerre porte en elle un but : réparer un désordre par la force et donc imposer un ordre à une partie qui ne le reconnaît pas. Cette logique de la puissance est instable. Elle appelle la résistance, elle nourrit la guerre qu’elle prétend résoudre. Qui parle aujourd’hui au nom de la sécurité peut, demain, apparaître comme l’agent d’une domination.
Ensuite, la dialectique de l’Homme et de la Femme. Cette relation est plus profonde que la précédente. Là où Maître/Esclave enferme dans l’affrontement, Homme/Femme ouvre à la communion. Elle introduit la possibilité d’un tiers — institutions, accords, garanties — sans lequel aucune paix durable n’est possible. Une guerre qui détruit toute médiation ne prépare rien quand arrive la paix : elle suspend seulement la violence avant de la relancer.
Un appel à la conversion
Enfin, la dialectique du Juif et du Païen. Elle ne désigne pas des peuples mais des types d’attitude, des positions structurelles : elle exprime la tension entre particularité et universalité. Toute nation a une histoire, une mémoire, une blessure. Mais aucune ne peut faire de cette singularité un absolu. L’autre que je hais, qui me fait peur, peut se transformer en allié, en partenaire, dans une communion réelle. On dit que le constructeur de l’Europe Robert Schuman, artisan de la réconciliation entre France et Allemagne, avait Pax nostra sur sa table de chevet !
C’est ici que Fessard devient particulièrement actuel. Il met en garde contre une illusion dangereuse : croire que l’on peut fonder l’ordre international sur une coalition du "camp du bien". La division n’est pas seulement entre les peuples. Elle traverse chaque peuple, chaque camp, chaque décision. C’est un appel, non à la croisade, mais à la conversion. Refuser de le voir, c’est transformer la politique en guerre morale — au risque de la guerre totale.
Le respect des règles repose sur une intention : la communion
La réflexion de Fessard sur le droit est décisive. Dans Pax nostra, il écrit qu’on ne peut pas invoquer "l’esprit" d’un contrat pour commencer par en violer la lettre. Si un État s’en affranchit, il doit prouver que sa puissance sert réellement le bien commun ; sinon, il détruit la confiance sans laquelle il n’y a plus de droit. La conséquence est claire : l’ordre international ne tient pas par les intentions proclamées, mais par le respect effectif des règles communes qui demande une intention commune. Appliqué à la situation actuelle, cela signifie que le droit international ne peut être invoqué à géométrie variable. D’autre part, aucune "guerre préventive" ne peut être déclarée légitime simplement parce qu’elle est menée par ceux qui se pensent du bon côté de l’histoire.
C’est précisément sur ce point que la parole du Vatican trouve sa force. En refusant la logique de l’escalade et en appelant au dialogue, il ne se situe pas hors du réel. Il rappelle une condition minimale de toute paix : que le droit ne soit pas absorbé par la puissance.
Pas de solution : une exigence
Fessard ne nous donne pas de solution diplomatique. Il nous donne mieux : une exigence. Refuser les simplifications. Refuser le confort moral des camps. Refuser de sacrifier la justice à la paix ou la paix à la force. Car la ligne de fracture décisive n’est pas seulement géopolitique. Elle est intérieure. Et c’est là que se joue, en dernier ressort, la possibilité d’une paix juste. Pour entrer dans la pensée de Gaston Fessard, deux livres récents permettent de la redécouvrir. Fruit d’un colloque international, le volume À l’écoute de Gaston Fessard, dans les Cahiers de la Nouvelle revue théologique, en montre l’actualité intellectuelle. Et, dans un format plus accessible, l’ouvrage paru dans la collection "Veilleurs de la foi", Gaston Fessard. Sa vie, son œuvre, sa postérité introduit avec clarté à cette œuvre exigeante, plus nécessaire que jamais.
Pratique :









