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Être simultanément enceinte et candidate à l’élection présidentielle ? Un défi que se propose de relever Marine Tondelier. La secrétaire nationale des Écologistes vient en effet d’annoncer qu’elle attendait un "bébé miracle", conçu naturellement après un difficile et infructueux parcours de PMA. Curieusement, la future mère en tire la conclusion qu’il faut libéraliser le diagnostic pré-implantatoire, qui permet de sélectionner les embryons les plus viables en amont de leur implantation dans l’utérus : drôle de conception du miracle… Mais Marine Tondelier n’en est pas à une contradiction près.
L’injonction à la performance
Certes, il faut se réjouir pour elle et son conjoint et souhaiter à leur enfant tout le bonheur possible. Certes, elle a tout à fait raison de dénoncer la "culpabilisation" des parents qui ne peuvent ou ne souhaitent pas avoir d’enfants, et de lutter contre "l’invisibilisation" de la grossesse dans l’espace public. Mais notre candidate propose en réalité un modèle de maternité extrêmement culpabilisant et brutal, qui nie précisément ce temps si singulier de la grossesse et de la maternité, jamais pris en compte dans notre ère productiviste. En maintenant sa candidature, quitte à subir et à faire subir à son bébé le rythme effréné d’une campagne, Marine Tondelier ne fait que répéter cette injonction à la performance qui pèse déjà si lourd sur le dos des femmes, et plus particulièrement des mères : c’est du productivisme appliqué à soi-même, et ce n’est pas mon féminisme.
Non seulement les jeunes mères ne sont pas encouragées à rester auprès de leur enfant, mais on les soupçonne volontiers de paresse si elles prolongent trop leur présence.
Il se trouve que je viens moi-même d’accoucher. Durant neuf mois, mon corps a tout donné pour en engendrer un autre, que je nourris, que je soigne, que j’entoure à chaque instant de mon amour. Je n’ai pas besoin qu’on me dise de ne renoncer à rien, de continuer à me battre comme si de rien n’était. J’ai besoin, au contraire, que la société m’accorde le droit de me consacrer pleinement à cet acte inouï, légitime ma vulnérabilité et valorise mes sacrifices. Or, non seulement les jeunes mères ne sont pas encouragées à rester auprès de leur enfant, mais on les soupçonne volontiers de paresse si elles prolongent trop leur présence. Après tout, Marine Tondelier, elle, n’a pas renoncé… Mon bébé, lui aussi, a besoin d’être admis dans un monde qui ne le considère pas seulement comme un épisode parmi d’autres dans la carrière professionnelle de ses parents. Et si, me direz-vous, c’était le conjoint de Marine Tondelier qui annonçait sa future paternité ? Seriez-vous aussi sévère ? Eh bien, oui ! Je pense que la place d’un père est près de la femme qui porte son enfant, durant ce temps si court et si précieux où se tissent son cher corps et ces liens merveilleux qui forment une famille. Nous avons besoin d’un modèle de société qui fasse des enfants — et de l’avenir qu’ils incarnent — une priorité, plutôt que de les reléguer systématiquement dans les coulisses du pouvoir.
Le fruit du désir
Par ailleurs, célébrer les progrès de la médecine, et notamment de la médecine reproductive, comme le fait Marine Tondelier, c’est se réjouir légitimement que l’engendrement ne soit plus subi. Dans notre société, une grossesse est de fait, le plus souvent, un choix, un fruit du désir. Dans la vie de la plupart des couples, c’est désormais une courte parenthèse, de si fugaces semaines, où il leur faut accueillir l’enfant qu’ils ont voulu mettre au monde. Je peux comprendre qu’une femme subissant une énième grossesse non-désirée ne souhaite pas suspendre son ambition. Mais comment ne pas accorder la première place à l’enfant que l’on s’est battu pour engendrer ?
J'aurais trouvé admirable que Marine Tondelier renonce avec panache à la présidentielle, affirmant la primauté de la vie qu’elle porte sur l’agenda politique, incarnant avec bravoure un nouveau modèle de femme, libre de choisir ses priorités.
La grossesse ne dure qu’un temps, elle n’est possible que durant une courte période dans la vie d’une femme. La carrière, elle, peut attendre. Grâce aux progrès de la médecine, encore, nous pouvons vivre en bonne santé de plus en plus longtemps. Pourtant, nous continuons à penser la carrière des femmes comme si elles étaient périmées à quarante ans. Là où l’âge ne devrait guère avoir d’incidence, on continue à valoriser la jeunesse, alors qu’on nie son influence là où, seul, il importe : le temps de la maternité. Absurdité douloureuse qui conduit bien des femmes à sacrifier à leur carrière leurs plus belles années, quitte à devoir ensuite à affronter à 35 ans un pénible parcours d’infertilité. Dénoncer, comme le veut Marine Tondelier, les tabous qui entourent les parcours de PMA, c’est aussi affronter cette injustice, qui frappe les femmes en plein corps, et relève moins d’un fait de nature que d’une mauvaise organisation des rythmes sociaux.
Le respect des équilibres naturels
En effet, si la candidate veut défendre, comme elle le dit elle-même, « une politique écologiste et féministe du vivant », il faudrait peut-être commencer par reconnaître les rythmes propres et les exigences de ce vivant si particulier qu’est le corps féminin en général, et le corps maternel en particulier. L’écologie, c’est d’abord le respect des équilibres naturels, contre une vision extractiviste du monde, qui réduit le vivant à une ressource à exploiter. L’Ecclésiaste l’avait compris, qui écrivait déjà au XIe siècle avant Jésus-Christ : "Il y a un moment pour tout, et un temps pour chaque chose sous le ciel, un temps pour donner la vie, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher" (Ecclésiaste, 3, 1-2). J’aspire, comme le roi Salomon, auteur présumé de l’Ecclésiaste, à des représentants politiques qui prennent le temps de vivre, de réfléchir, de s’inscrire dans le temps long du vivant et des cités, le temps d’une politique réellement écologiste. Dans cette politique, les femmes et les mères ont évidemment toute leur place, elles qui sont censées savoir comment prendre soin du vivant.
Un modèle de maternité
Le bienheureux Robert d’Arbrissel ne s’y était pas trompé, lui qui, en fondant l’abbaye de Fontevraud en 1101, avait exigé que moines et moniales y soient placés sous la conduite exclusive d’une mère abbesse. Cette dernière, précisaient les statuts, devait être une mère de famille ayant prouvé ses compétences à gouverner en ayant au préalable éduqué convenablement ses enfants. En voilà un modèle de maternité qui parle à mon cœur ! La grande Aliénor d’Aquitaine elle-même se retira à Fontevraud, elle qui, après sept ans d’infertilité auprès du roi de France, donna huit enfants à son second époux, Henri II, roi d’Angleterre. Près de mille ans plus tard, j’aurais trouvé admirable que Marine Tondelier renonce avec panache à la présidentielle, affirmant la primauté de la vie qu’elle porte sur l’agenda politique, incarnant avec bravoure un nouveau modèle de femme, libre de choisir ses priorités, et de respecter son corps, au mépris des injonctions à la performance qui détruisent les familles comme les écosystèmes. Voilà la candidate féministe et écologiste pour laquelle j’aurais voté avec enthousiasme... en 2032.









