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"Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront" (Mt 28, 10). Telle est la dernière phrase de l’évangile de la Vigile pascale de cette année. Dès après sa résurrection, en se manifestant aux femmes puis aux disciples, Jésus les envoie annoncer la Bonne nouvelle. Voilà les premiers "prêcheurs", comme les appelle le dominicain dans son dernier ouvrage, On demande des prêcheurs ! (Cerf). Car, rappelle le prêtre, qui a créé en 2015 l’École de la prédication, le Christ lui-même n’a pas cessé de prêcher, et il s’agit, pour tout chrétien, de "prendre au sérieux la prédication, qui est une mission confiée à toute l’Église". Cela peut passer par une formation, sur les Écritures en particulier, mais la mission est claire pour Éric de Clermont-Tonnerre : "savoir dire sa foi, non seulement dans des discours mais par ce que j’appelle une ‘prédication du quotidien’ pour ceux qui nous entourent". Commencer par rayonner du Christ par l’exemple, en somme.
Aleteia : Pour commencer, qu’est-ce qu’un prêcheur ? Pourquoi ce mot et non "prédicateur" ?
Éric de Clermont-Tonnerre : Très simplement, le prêcheur est celui qui a pris au sérieux le fait que Jésus fut un grand prédicateur, dès le début de sa vie publique. Il annonçait l’Évangile, la Bonne nouvelle du salut, de Dieu qui rejoint son peuple et le conduit. C’est quelqu’un qui a compris que le chrétien est envoyé par le Christ pour partager ce dont il vit par grâce. J’aurais pu utiliser le terme « prédicateur », mais il me paraît sous-tendre l’idée d’une fonction. Et puis…je suis dominicain, donc de l’ordre des prêcheurs ! Saint Dominique lui-même, modifia la bulle pontificale pour remplacer un mot par l’autre. Un prêcheur vit ce qu’il proclame dans son être, et donc par l’exemple, aussi.
Chacun est responsable de l’annonce du salut, selon son charisme.
Qui dit "prêcheur" dit dominicain ou, au moins, prêtre. Les laïcs le sont-ils également ?
Bien sûr ! Il n’est pas question, ici, de l’homélie et de la prédication liturgique. Tout chrétien est appelé à prendre au sérieux la prédication, qui est une mission confiée par le Christ à toute l’Église, certes sous la conduite des apôtres. Toute l’Église est missionnaire et évangélisatrice. Saint Paul lui-même a des prédicateurs laïcs dans son entourage, et il faut rappeler que chacun est responsable de l’annonce du salut, selon son charisme.
Pourquoi aurait-on besoin de prêcheurs, particulièrement aujourd’hui ?
Je ne suis pas sûr qu’il y ait de besoin spécifique pour notre temps. Au long des siècles, et aujourd’hui encore, nous portons le nom de Jésus-Christ, nous "chrétiens", et ce nom sauve. Nous avons donc à faire retentir ce nom, c’est notre mission ! Le carême vient de se terminer, et chacun a été invité à soigner sa prière, à partager, à faire pénitence. Mais l’oraison du premier dimanche demande à Dieu d’accorder à tous "de progresser dans la connaissance de Jésus Christ et de [s’]ouvrir à sa lumière par une vie de plus en plus fidèle". Connaître le Christ donne envie de le suivre, le faire connaître aussi. C’est justement cette connaissance qui m’a fait devenir dominicain… et je découvre encore bien des choses sur Jésus !
Y a-t-il encore une place pour la parole et la prédication dans un monde numérique ?
Pour commencer, il faut utiliser au mieux tous les moyens de communication offerts par le monde numérique. Cela reste un premier travail, très important, mais qui va avec un deuxième travail, ensuite, qui est de l’ordre de la parole. Car il y a une différence entre communication et parole. Dieu se fait connaître par la parole, d’homme à homme, ou de Dieu à homme, une parole qui va au cœur et qui suscite la parole de foi : "me voici Seigneur, je viens vers toi". La parole a comme caractéristique d’être adressée par quelqu’un à quelqu’un d’autre, d’être personnalisée, alors que la communication est plus large, même si elle peut être le support de la vraie parole.
Comme sur la route d’Emmaüs, quand Jésus écoute les deux disciples puis leur donne un enseignement, prêcher commence par une disponibilité. C’est la délicatesse de l’amour : prendre au sérieux l’autre et l’œuvre de Dieu dans son âme.
Vous avez créé une École de la prédication… comment se former ? et pourquoi l’Esprit saint ne suffit-il pas ?
L’assistance de l’Esprit saint est nécessaire, mais il ne remplace pas le développement nécessaire de l’intelligence de la foi. L’Esprit saint vient nous aider dans nos faiblesses, particulièrement dans l’adversité, comme on le voit avec les apôtres. Évidemment, il n’est pas nécessaire de faire l’École de la prédication ! On peut faire de la théologie, lire la Bible et se former pour se référer correctement aux Écritures... L’idée est de prendre au sérieux notre responsabilité pour parler de Jésus-Christ en vérité. Il n’est pas si facile de parler, par exemple, du pardon, de la toute-puissance de Dieu, de la souffrance. Et il faut en plus savoir dire sa foi, non seulement dans des discours mais par ce que j’appelle une "prédication du quotidien" pour ceux qui nous entourent, parfois dans des dialogues fugitifs lors desquels il faut savoir réagir.
Peut-on être prêcheur simplement par l’exemple mais sans parole ?
Oui. Prenez l’exemple d’Élisabeth Leseur [morte en 1914, elle fait l’objet d’un procès en béatification, NDLR], cette femme mariée mais sans enfant. Son mari Félix est un anticlérical invétéré cherchant à la détourner de la foi. Dans ce contexte hostile, elle fait le choix de ne prêcher que par le silence, par le rayonnement d’une vie, tout en se nourrissant de lectures. Malade, elle meurt… et obtient, en quelque sorte, de manière posthume, la conversion de son mari qui deviendra même dominicain. Sa manière d’être "apôtre", comme elle dit, sa "prédication" et son intelligence du mystère de Dieu ont retourné l’âme d’un homme.
Paradoxalement, à première vue, vous parlez beaucoup du silence, quel lien faites-vous entre celui-ci et la prédication ?
Effectivement, je parle du silence, mais comme une écoute de l’autre. Nous n’apportons pas Jésus-Christ aux autres, il est mystérieusement déjà présent dans la vie des autres. L’Esprit saint travaille déjà dans les cœurs, nos interlocuteurs se posent des questions… Comme sur la route d’Emmaüs, quand Jésus écoute les deux disciples puis leur donne un enseignement, prêcher commence par une disponibilité. C’est la délicatesse de l’amour : prendre au sérieux l’autre et l’œuvre de Dieu dans son âme.
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