L'incident a fait le tour du monde. Pour la première fois depuis des siècles, les portes de la basilique du Saint-Sépulcre se sont fermées devant les responsables catholiques venus célébrer le dimanche des Rameaux. Face à la pression internationale, les autorités israéliennes ont rapidement fait machine arrière, mais le mal était fait. Cet épisode n'a en réalité rien d'anecdotique, explique à Aleteia Loys de Pampelonne, ancien directeur Irak de l'œuvre d'Orient, diplômé de l'IEP de Bordeaux en Relations Internationales et consultant en affaires publiques. Il révèle la fragilité croissante d'une présence chrétienne millénaire en Terre sainte, prise en étau entre conflits, restrictions et exode économique. Entretien.
Aleteia : Pour la première fois depuis des siècles, des responsables chrétiens ont été empêchés d'accéder à l'église du Saint-Sépulcre lors du dimanche des Rameaux. Que révèle cet épisode de la situation actuelle des chrétiens en Terre sainte ?
Loys de Pampelonne : Cet incident a provoqué un émoi international considérable. Depuis les accords de 1993 entre le Vatican et Israël, la liberté de culte pour l'Église catholique est garantie. Or cette décision des autorités israéliennes contrevenait directement à ces engagements, alors même que le patriarche avait appelé au respect des règles de sécurité. Ce qui aggrave la situation, c'est qu'il s'agissait d'une célébration en petit comité, destinée à être retransmise. Cela révèle une tension fondamentale : d'un côté, un État qui place la sécurité au-dessus de tout ; de l'autre, l'Église qui défend la liberté de culte comme un droit inaliénable. La réaction du Vatican a été ferme mais mesurée. Ce n'est pas Léon XIV qui est intervenu, mais le cardinal Parolin, secrétaire d'État. Le Saint-Siège a choisi de ne pas alimenter l'escalade tout en rappelant les obligations d'Israël. Face à la pression internationale, les autorités israéliennes ont finalement cédé et autorisé l'accès.
Ne pas pouvoir vivre ces célébrations ensemble constitue une souffrance profonde. Le risque est réel de voir cette situation se pérenniser.
Les célébrations de Pâques ont été maintenues, mais de manière "symbolique et restreinte". Qu'est-ce que cela change concrètement pour les fidèles ?
On pourrait établir un parallèle avec la période du Covid, où des mesures exceptionnelles sont devenues la norme. Les communautés chrétiennes vivent déjà dans des conditions extrêmement difficiles sur les plans économique et sécuritaire. Le culte représentait leur dernière bouffée d'oxygène. Aujourd'hui, c'est cette dernière soupape qui saute. La mobilisation du patriarche témoigne d'une véritable prise de conscience. Célébrer Pâques de manière restreinte ou devant un écran, ce n'est pas la même chose. En Orient, les Rameaux revêtent une dimension identitaire majeure, comparable à Noël en Occident. C'est un moment de rassemblement communautaire essentiel. Ne pas pouvoir vivre ces célébrations ensemble constitue une souffrance profonde. Le risque est réel de voir cette situation se pérenniser.
Les chrétiens sont une minorité déclinante en Terre sainte. Quels sont les principaux défis qui expliquent cette fragilité ?
Trois facteurs se conjuguent. D'abord, l'effondrement économique. Le tissu économique chrétien repose largement sur le tourisme, qui s'est effondré avec les conflits successifs, particulièrement depuis la guerre opposant l'Iran, Israël et les États-Unis. Sans revenus, ces populations dépendent désormais des ONG et des structures ecclésiales.
La disparition des chrétiens de Terre sainte serait une perte immense. Ces communautés sont l'un des rares espaces de dialogue fraternel entre religions et entre les différentes Églises chrétiennes.
Ensuite, la détérioration sécuritaire. À Jérusalem, certains groupes ultra-orthodoxes adoptent des comportements hostiles envers les chrétiens. En Cisjordanie, des témoignages font état d'épandages aériens de produits chimiques sur des terres palestiniennes, dont certaines appartiennent à des chrétiens, les poussant à l'exode vers les villes ou l'étranger. Les violences de colons, verbales et physiques, se multiplient, parfois encouragées par un discours politique hostile. À Gaza, la situation est encore plus dramatique. Enfin, la restriction de la liberté de culte, longtemps préservée, est désormais menacée. Or elle constitue le cœur de l'identité des chrétiens d'Orient.
Le risque de disparition des chrétiens de Terre sainte est-il réel ? Quelles en seraient les conséquences ?
Les chiffres sont sans appel : la disparition est en cours et pourrait être datée. Mais au-delà des statistiques, il faut considérer la résilience extraordinaire de ces communautés. Pensez à ce prêtre libanais mort sur ses terres parce qu'il refusait de les quitter (le père Pierre El-Raï, NDLR). La disparition des chrétiens de Terre sainte serait une perte immense. Ces communautés sont l'un des rares espaces de dialogue fraternel entre religions et entre les différentes Églises chrétiennes. Elles constituent un pont indispensable. Leur départ créerait une homogénéité dangereuse et déstabilisatrice. Le risque, c'est de les voir réduits à des gardiens de musées : quelques communautés résiduelles maintenant des sites religieux. Nous perdrions alors bien plus qu'une présence historique. Ces chrétiens nous aident à incarner l'Évangile, à comprendre concrètement ce que signifie aimer son prochain dans des conditions extrêmes. Leur témoignage dépasse largement les frontières de la Terre sainte.
Les institutions éducatives jouent un rôle central pour ces communautés. Pourquoi sont-elles si importantes ?
Envoyer ses enfants à l'école, c'est projeter un avenir. C'est refuser la fatalité du départ. L'éducation a toujours été portée par les communautés religieuses en Orient, et elle demeure un pilier de leur présence. Maintenir ces écoles ouvertes, c'est affirmer une volonté de rester.
Quel rôle la France peut-elle jouer pour soutenir ces communautés ?
La France a une responsabilité historique. De nombreux lieux saints sont sous protection française. Elle dispose d'une voix particulière, même si le contexte géopolitique actuel la rend plus difficilement audible. Dans un monde dominé par les rapports de force, le discours de nuance et de paix peine à s'imposer. Pourtant, les chrétiens de Terre sainte attendent beaucoup de la France. Il y a aussi un enjeu de francophonie. Beaucoup de ces communautés sont francophones et francophiles. Les écoles chrétiennes sont des vecteurs de langue et de culture françaises dans la région. Si la France se désintéresse de leur sort, d'autres puissances prendront le relais. Ce serait tourner le dos à une histoire séculaire. Au niveau européen, des mécanismes existent : le dialogue européen sur la liberté religieuse permet d'engager des démarches diplomatiques formelles auprès d'Israël lorsque ce droit fondamental est bafoué. L'Union européenne peut et doit exercer une pression plus ferme pour garantir que la liberté de culte s'exerce dans le respect des impératifs sécuritaires, mais sans être sacrifiée à ceux-ci.







