Vers quel avenir professionnel nous dirigeons-nous ? Pas facile de répondre à cette question, tant le paysage de ces dernières années s’est transformé. L’irruption de l’intelligence artificielle (IA) fait craindre le remplacement de nombreuses compétences à court ou moyen terme. Si les effets économiques de la guerre dans le Golfe sont dès à présent visibles en Europe, qu’en est-il de leur durée ? Chez nous, comment le climat social de plus en plus tendu va-t-il évoluer ? Et comment dégager une pensée juste dans le flot d’informations qui nous abreuve quotidiennement ?
La conséquence de cette incertitude accrue n’est pas seulement pratique, mais existentielle. L’IA semble notamment remettre en cause notre contribution au monde, en faisant plus vite et mieux que nous, jusque dans les activités intellectuelles et créatives jusqu’à présent réservées à l’homme. D’où un sentiment de déstabilisation profonde. Quelle contribution pouvons-nous encore apporter sur notre planète ? Sommes-nous condamnés à devenir les spectateurs d’un monde qui n’a plus besoin de nos compétences ? Nous voilà face à une incertitude globale, lancinante, et difficile à analyser.
Renoncer à tout savoir
Leibniz est — dit-on — le dernier esprit universel capable de maîtriser l’ensemble des savoirs de son temps. Après lui, ce rêve d’un savoir encyclopédique ne sera plus jamais accessible… jusqu’à l’arrivée de l’IA qui aujourd’hui, en temps réel, met à portée de main un immense réservoir de connaissances, dans tous les registres. Déjà Montaigne plaidait pour une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine : intégrer la sagesse au savoir, le sens à l’érudition. Pour lui, un jugement éclairé prime sur la connaissance accumulée, ce qui suppose esprit critique et discernement pour démêler l’important de l’accessoire. Le dernier mot du savoir ne serait donc pas la connaissance brute, mais la justesse avec laquelle on comprend le monde et on agit sur lui.
Simplifier
Selon Paul Valéry, "tout ce qui est simple est faux ; tout ce qui ne l’est pas est inutilisable". Il faut alors trouver le juste équilibre entre la simplicité qui trahit, et la complexité qui paralyse. Dans un monde incertain, le danger n’est pas de simplifier, mais d’oublier que l’on simplifie : il faut garder à l’esprit que le réel est beaucoup plus complexe que ce que l’on en perçoit. Associer la nuance à la simplification, c’est faire preuve de sagesse : « Il n’avait que du bon sens, disait Saint-Simon de Louis XIV, mais il en avait beaucoup. » Le bon sens n’est pas la simplification naïve d’une situation complexe, mais une forme de discernement incarné.
Ressentir
En situation d’incertitude, il faut faire appel à toutes les ressources de sa personne profonde pour avancer malgré le flou. À ceux qui étaient appelés à prendre une décision difficile en temps réel, le général Colin Powell donnait ce conseil : "Première étape : utilisez la formule selon laquelle P = 40 à 70, P étant la probabilité de succès quand le pourcentage d’informations acquises atteint le niveau 40 à 70. Deuxième étape : dès que le pourcentage d’informations franchit cette zone 40-70, foncez avec vos tripes."
Si cette dernière formule vise les ressources d’énergie et de passion, on peut facilement l’appliquer à l’intuition, à nos connaissances diffuses, ces "petites perceptions" qui captent les signaux faibles en situation complexe. Car dans l’incertitude, la décision est d’autant meilleure qu’elle associe un jugement objectif à un ressenti subjectif. L’engagement que l’on met dans une décision prise malgré l’incertitude améliore ses chances de succès, même si elle n’est pas "objectivement" la meilleure.
La prudence
La prudence, nous dit Aristote, concerne "ce qui peut être autrement", c’est-à-dire les situations changeantes, peu prévisibles, nouvelles, ouvertes. Dans ce contexte, le phronimos — l’homme prudent — est capable de délibérer et de décider sans garantie ni modèle. À défaut de certitude, il cherche la justesse. L’homme prudent d’aujourd’hui est celui qui vise un équilibre praticable en discernant ce qui compte ici et maintenant, en ajustant son action à la réalité en temps réel. Il ne remplace pas son jugement par un algorithme. Sa compétence décisive n’est pas de viser un savoir exhaustif, mais de bien juger. Dans un monde incertain, voilà une vertu à redécouvrir.









