Au cinéma, en général, les choses sont simples : si c’est un drame, vous avez un couple ; si c’est une comédie, vous avez un duo. Les couples s’appellent Michèle Morgan et Jean Gabin dans Quai des brumes, Vivien Leigh et Clark Gable dans Autant en emporte le vent, Meryl Streep et Robert Redford dans Out of Africa, Kristin Scott Thomas et Ralph Fiennes dans Le Patient anglais… Ils étaient faits pour se rencontrer ; le destin l’a voulu. Souvent, l’un des deux meurt à la fin et le spectateur est ému. Les visages de ces deux amoureux sont gravés dans les mémoires et on dit que c’est un couple "mythique" ou "inoubliable".
Rose et Jean, un duo irrésistible
Les duos s’appellent Bourvil et Louis de Funès dans La Grande Vadrouille et Le Corniaud, Pierre Richard et Gérard Depardieu dans La Chèvre, Les Compères et Les Fugitifs, Omar Sy et François Cluzet dans Intouchables, Thierry Lhermitte et Jacques Villeret dans Le Dîner de cons… En général, plus ils sont différents, plus ils sont drôles. Ils auraient préféré ne pas se rencontrer ; le hasard les a réunis. Ils se détestent au début et s’entendent à la fin. Certaines de leurs répliques traversent les décennies et on dit que c’est un duo irrésistible ou d’anthologie.
Avec Ceux qui comptent, en salles depuis le 25 mars, Jean-Baptiste Leonetti porte à l’écran un duo irrésistible, dont on se demande s’il peut devenir un couple. C’est toute la réussite de ce film, qui oscille aussi entre comédie et drame, dans un équilibre rare entre le rire et les larmes. Duo de cinéma, Sandrine Kiberlain et Pierre Lottin le sont très efficacement, selon la règle des deux personnages que tout oppose. Rose, veuve au courage flamboyant, élève seule ses trois enfants depuis la mort de son mari, "le genre d’homme qu’on ne remplace pas". Brillante ancienne élève d’une école hôtelière, elle vit dans l’hôtel-restaurant inachevé et peu chauffé qu’elle rêvait d’ouvrir. Volubile, exaltée, faussement désinvolte pour masquer à ses enfants la situation difficile que vit la famille, elle met partout le feu, au propre et au figuré. Face à elle, Jean ne demande qu’une chose : qu’on lui fiche la paix. Mutique, vivant dans un van en marge de la société, dépassé par la tornade Rose, régulièrement tenté par la fuite, il ne parle d’abord que pour essayer d’enrayer la joyeuse machine infernale dans laquelle il a mis malgré lui la main : "C’est une prise d’otage, votre machin", "Vous arrêtez quand ?", "Vous êtes complètement dingue, en fait !". Tout cela pour avoir pris brièvement la défense d’une voleuse de grande surface, en prononçant des mots aux conséquences insondables : "C’est une maman."
Une fable sur la mort du père
La confrontation entre la grande blonde avec des chaussures blanches et son compère de hasard, qui règle les problèmes avec des "coups de boule", réveille, dès la scène inaugurale, le souvenir du duo Pierre Richard-Gérard Depardieu, mais la suite donne une épaisseur et une gravité inattendues à la mécanique comique. Impossible d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. On peut en revanche, sans rien dévoiler, signaler les pistes d’une lecture allégorique, même s’il est probable que ce n’est pas le propos du réalisateur.
On verra alors dans Ceux qui comptent une fable sur une société de la mort du père, dans laquelle l’État rêve de prendre la place de la famille au nom d’une supériorité supposée dans l’expertise. On sera même tenté de suggérer qu’un père commandant de bord dans l’aviation est un père "céleste" et qu’il s’agit, pour le père terrestre (descendu de sa grue), de lui ressembler autant que possible, tout en sachant que ce n’est qu’un rôle qu’on joue maladroitement. On remarquera au passage que l’appartement bourgeois sauve les apparences, mais abrite un père adultère, tandis que l’homme qu’on prend pour "un clodo" est capable d’une noblesse paternelle ignorée.
Ce que Dieu a choisi
On ne forcera pas plus l’interprétation, pour ne pas sembler évangéliser à tout prix un film qui n’en demande pas tant. Reste que le rire, comme l’émotion, naît d’un décalage qu’on peut résumer en citant saint Paul : "Ce qu’il y a de fou (complètement dingue ?) dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages (les spécialistes des services sociaux ?) ; […] ce qui dans le monde est sans naissance et que l’on méprise (qu’on prend pour “un clodo”), voilà ce que Dieu a choisi." Nul besoin, toutefois, de recourir à une lecture allégorique pour saluer la justesse humaine et cinématographique de cette comédie-drame, qui offre au spectateur un duo irrésistible et, peut-être, un couple fugace inoubliable.









