Pour nous apprendre à ne pas détourner le regard, l’art nous a permis de rendre toute sa terrible beauté au Golgotha. Et nous contemplons le Crucifié dans la beauté des retables ou des crucifix, dans les tableaux de Rembrandt ou de Raphaël. Nous le regardons dans le silence des églises, dans la gravité des chants solennels. Mais ces œuvres nous sont données pour nous apprendre à reconnaître, dans les corps broyés de notre temps, quelque chose de cette Passion qui continue de traverser l’histoire.
Un numéro de dossier
Noelia était une jeune femme de 25 ans. Une vie à peine commencée, et déjà ravagée. Violences sociales d’abord, puis violences sexuelles. Une fragilité psychique qui la conduira à sauter du cinquième étage. Un corps brisé. Des douleurs devenues chroniques. Et puis, au terme d’un interminable et absurde chemin médical, judiciaire, administratif, la mort donnée comme dénouement évident. C’est à cette endroit-là que doit se tenir notre réflexion sur l’euthanasie et le suicide assisté. Ici, au bout de cette existence que tout, ou presque, avait déjà contribué à rendre insupportable. Une jeune femme devenue un numéro de dossier dans les mains des institutions, des procédures, des experts, des prises en charge, des évaluations, des validations successives. Et au bout de cette chaîne de décisions, non pas la guérison, non pas la consolation, non pas une espérance rouverte, mais l’organisation légale de son assassinat.
On pourrait discuter sans fin pour savoir à quel moment précis le système a failli. Mais ce qui glace, dans une telle histoire, c’est cette impression d’un monde administratif capable de tout enregistrer, de tout qualifier, de tout encadrer, et devenu en même temps presque incapable d’aider, chaque décision prise entraînant la jeune femme un peu plus loin dans son calvaire.
Combien de Pilate ?
C’est ici que la Passion du Christ vient nous juger. Car le Christ n’est pas mort dans un face-à-face abstrait avec la douleur. Il est mort au croisement d’une violence intime, d’un abandon social, d’une lâcheté politique, d’une mécanique institutionnelle. Dans sa Passion aussi, il y a des autorités qui se renvoient la responsabilité, des procédures qui avancent avec leur logique propre, des hommes qui constatent la détresse sans plus savoir (ou sans plus vouloir) l’interrompre. Combien de Pilate dans la vie de Noelia pour s’en laver les mains et se proclamer innocent du sang de cette innocente ? Combien de voix sur son chemin pour crier "À mort !" au nom de la liberté et de la fraternité ? Combien de Caïphe pour juger "Il vaut mieux qu’un seul meurt", qu’un seul disparaisse. Il vaut mieux administrer la fin de celle qui dérange, qui souffre trop, et que nous avons renoncer à aider.
Dire que cette année le Christ aura le visage de Noelia, c’est se souvenir que le Fils de Dieu a voulu être reconnu non pas d’abord dans la force, mais dans l’homme livré, humilié, défiguré.
Dire que cette année le Christ aura le visage de Noelia, c’est se souvenir que le Fils de Dieu a voulu être reconnu non pas d’abord dans la force, mais dans l’homme livré, humilié, défiguré. Dans celui ou celle dont la vie ne tient plus qu’à un fil, et que le monde regarde déjà comme une affaire classée. Le Christ est là, dans ce corps brisé, dans cette vie humiliée.
Cette modernité devenue folle
L’histoire de Noelia est insupportable parce qu’elle révèle quelque chose de notre civilisation. Nous parlons sans cesse de dignité, mais nous supportons de moins en moins la dépendance, la détresse psychique, la vulnérabilité longue, la blessure qui ne guérit pas. Nous invoquons la liberté, mais dans un monde où tant de vies ont d’abord été méthodiquement défaites, le choix de mourir finit trop souvent par ressembler à la dernière liberté laissée à ceux à qui l’on n’a plus rien réussi à promettre. Comme si, après avoir manqué d’amour, de protection, de justice et d’avenir, la seule chose que l’on peut leur offrir c’est la maîtrise de leur propre effacement. Triste victoire.
Pauvre triomphe d’une société qui ne sait plus très bien quoi faire d’une souffrance humaine, sinon l’abréger. Si la santé d’une civilisation se mesure à la manière dont elle traite ses membres les plus faibles, alors la mort de Noelia est signe que c’est notre modernité qui est entrée en phase terminale et c’est peut-être cette modernité devenue folle qui mériterait de mourir dans ce qui lui reste de dignité.
Un lieu de révélation
Dans quelques jours, nous entrerons dans le Triduum pascal. Nous nous agenouillerons devant la croix. Nous chanterons la Passion. Nous baiserons le bois sur lequel a été pendu le salut du monde. Mais si cette liturgie est vraie, alors elle doit déranger notre regard. Elle doit nous empêcher de parler trop vite, de classer trop vite, de justifier trop vite. Elle doit nous apprendre à reconnaître, dans certaines vies fracassées, non pas un argument de plus pour nos polémiques, mais un lieu de révélation. Car le Christ vient aussi à nous par la chair souffrante des hommes.
Cette année, pour moi, le Christ aura le visage de Noelia. Le visage d’une jeune femme que notre monde a broyée, humiliée et détruite. Là, dans ces ténèbres les plus obscures je crois et j’espère que se lève pour le monde la lumière de Pâques.









