Quand arrive le temps de la Passion du Christ, prenons bien conscience que Jésus n’est jamais plus humain que lors de son Agonie, traversée de façon certes divine mais aussi totalement humaine. Sa souffrance et son angoisse furent à nulles autres pareilles.
Au seuil du triduum qui a bouleversé l’histoire des hommes, notre cœur est partagé entre la tristesse et cette joie profonde qui pousse déjà la première dans l’ornière. Il n’empêche que le temps des larmes, physiques ou intérieures, est le passage obligé. Nous connaissons le pourquoi de cette étreinte douloureuse. La poétesse Éliane Timmermans, décrivant les enfants au soir du Jeudi saint — enfants qui soudain cessent leurs cris et leurs jeux — a ces mots émouvants :
Ils (les enfants) ne savent pas pourquoi
le parfum du monde
est ce poids de larmes
sur leur cœur ?
Quelque part leur Ami
marche dans le chemin…
C’est Jeudi soir… après la Cène,
les oliviers sont en fleurs,
et l’Ange de l’Agonie
pleure dans le Jardin… (Poèmes de Compassion)
La mort de front
Si l’Ange pleure, celui qui va tendre le calice à boire jusqu’à la dernière goutte, nous ne pouvons que nous joindre à cet écrasement, sachant qu’il ne sera que passager mais inévitable. Gethsémani est là où tout se lie et se noue définitivement avec un Fiat divin qui résonne en écho à celui prononcé par la Mère très pure au jour de l’Annonciation. Dans les deux cas, la volonté du Père est embrassée sans réserve, ce qui ne prive pas de la souffrance ni de l’angoisse. Notre Seigneur n’a pas commencé à verser son sang lors de la flagellation, du couronnement d’épines ou percé par les clous de la croix, transpercé par la lance : il versa une sueur de sang en ce jardin que tout promettait à la paix et à la quiétude.
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La mort n’est facile à subir que dans la littérature et dans les héroïsmes de pacotille. Elle montre toujours son sale museau dans les autres cas, y compris les martyres les plus généreux, et le Fils de l’homme n’échappe pas à la destinée commune et ordinaire qu’Il avait acceptée, à l’exception du péché. Charles Péguy écrit justement :
Il (le Christ) prenait sa mort en plein, il prenait sa mort de front, il prenait sa mort dans toute sa largeur, comme il avait pris toute sa vie. […] Qui mourait en homme, à ce point en homme, était donc bien homme, avait donc bien été incarné en homme (Gethsémani).
Des paroles effrayantes
Voilà d’ailleurs le scandale pour beaucoup, jusqu’en notre temps où le monophysisme nestorien n’est pas mort, affirmant que la nature humaine du Christ a été absorbée, avalée par sa nature divine, où un monothéisme réducteur ne peut accepter que le Fils soit vraiment mort sur la Croix. Or Jésus n’est jamais plus humain que lors de son Agonie, traversée de façon certes divine mais aussi totalement humaine. Il pleure, Il sue, Il tremble, Il ressent toute l’horreur de la mort qui guette et va le prendre. La rupture charnelle est identique pour tous et sa perspective fait pousser des cris de détresse et des lamentations, et des sanglots. L’inverse ne serait pas humain. Cette étape peut ensuite être surmontée par la grâce, par la vertu de courage, par la foi, par la confiance, mais la nuit précède toute lumière. Les paroles de Jésus au Père, en cet instant de solitude dans l’obscurité du jardin, ne sont pas émouvantes, comme pourrait les qualifier une certaine mièvrerie romantique. Elles sont effrayantes (Mt 26, 37-39) :
Et ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à s’attrister et à être affligé. Alors il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; demeurez ici, et veillez avec moi. Et, s’étant un peu avancé, il tomba sur sa face, priant et disant : Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi ; toutefois, non ma volonté, mais la vôtre.
Une angoisse à nulle autre pareille
Nous sommes plongés au cœur de l’effroi, une anxiété éternelle qui envahit tout l’être et le paralyse, le laissant exsangue. Dans la pièce de Corneille, Néarque dit à Polyeucte : "Dieu même a craint la mort" (Polyeucte, acte II, scène vi). Il n’est pas facile de contempler le Christ en son Agonie car la tentation est souvent présente de considérer que, parce qu’Il est totalement Dieu, tout est d’une certaine biaisé et que son sacrifice est facile, joué d’avance, une simple formalité pour terminer en beauté avant de vaincre dans la gloire. Mais justement parce que ce Dieu est aussi parfaitement homme, l’angoisse qui le saisit est à nulle autre pareille. Elle dépasse tout ce que les hommes ont connu, connaissent et connaîtront jamais.
Dans l’enseignement sur la montagne, Notre Seigneur nous avait appris à prier, à vouloir la volonté du Père, ex cathedra. Maintenant, en cette nuit sainte et terrifiante, Il nous enseigne non point avec des mots mais avec sa propre chair déjà torturée, mise à mal par le Malin qui pense le faire plier, enfin, alors qu’il avait échoué lors des tentations au désert. Et Il sait que cette fois, contrairement à Abraham prêt à sacrifier Isaac, aucun ange ne descendra du ciel pour faire reculer les bourreaux. Il faudra en passer par le fouet, les clous, la croix. D’où cet instant unique et tragique durant lequel l’esprit du Christ semble chanceler avant de se jeter entièrement dans l’obéissance. Dans le désert, Il avait connu la faim au bout de la quarantaine : "Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, ensuite il eut faim" (Mt 4, 2). Désormais, Il se prépare à la soif : "Il dit : j’ai soif" (Jn 19, 28). Alors Il allait vivre, et bientôt Il allait mourir.
La soif de Dieu
Ernest Hello précise à ce sujet : "La faim s’appliquait peut-être à l’action visible, au côté historique et commensurable de sa mission. La soif devait représenter les choses au-delà, le sans mesure et le sans borne" (Paroles de Dieu, Nouveau Testament). Satan avait voulu le tenter par le pain, du solide, mais pour la soif, il n’a rien à proposer, il ne peut plus séduire car elle est en lien avec l’abîme de la divinité. Par dérision, il poussera un soldat à tendre une éponge imbibée de fiel et de vinaigre, mais l’enthousiasme n’y est pas car la soif de Dieu touche un domaine étranger au démon, l’infini dont il n’est point maître, lui qui n’est que prince de ce monde. Dans le Jardin, le Christ n’a ni faim ni soif. Il vient de célébrer le repas pascal, partageant déjà son Corps et son Sang à ses Apôtres. La nourriture et la boisson qu’Il désire en ces heures nocturnes sont modestes : Il aimerait la présence et le soutien des trois disciples choisis pour veiller avec Lui. En vain, car ces balourds dorment à poings fermés après ce dîner festif trop gras et arrosé. Ils ne risquent pas de connaître des extases mystiques en ce moment où se joue le salut du monde et leur propre salut. Ils ronflent dans leur coin, indifférents au sort du Maître malgré les avertissements de ce dernier au sujet de la mission qu’Il est prêt à accomplir.
Le secret du Fils
Après le cri d’angoisse vers le Père, l’humanité du Christ le plonge dans une torture incommensurable car elle est en parfaite conformité avec sa nature divine. Tel est l’abîme dont notre regard ne peut saisir la profondeur. Ce face à face avec le Père, dans la solitude et l’abandon humains, est le secret du Fils. Nous n’en voyons que la sueur de sang, nous n’en entendons que ces paroles foudroyantes, mais ce qui permet au Christ de répondre fiat nous demeurera toujours étranger car cela dépend de la communion sans accroc entre le Père et le Fils. Cette intimité n’est pas nôtre. Seules quelques âmes d’exception ont-elles eu le rare privilège d’en goûter d’infimes miettes. L’essentiel est que l’Agonie du Christ nous conduise au-delà de la tristesse, de l’angoisse, de la souffrance, et débouche sur une lumière qui ne faiblira jamais.












