J’appartiens à une génération qui, si elle n’était consolée dans l’amour du Christ, serait une génération désespérée, tant le train du monde a démenti tout ce qu’elle croyait. L’idée que nous nous sommes faite de la France, du progrès, de l’Église, de la politique, de nos modèles de vie, de la République des lettres, de la notion même de roman et de notre dignité, tout cela a été balayé. Nous avons survécu à nos rêves, dont nous avions pensé qu’ils n’étaient pas des rêves mais de raisonnables projets.
Toute chose nouvelle
Au seuil de la Semaine sainte, nous entendons les méchants nous insulter : "Il a cru en Dieu, que Dieu le délivre, s’il l’aime !" et notre seule consolation est de savoir que si nous ne sommes pas délivrés, Celui que nous aimons ne l’était pas non plus en ce vendredi de printemps où tout s’est joué. La joie de souffrir la Semaine sainte près de Celui qui nous a donné sa vie, personne ne peut nous la ravir. Mais quel champ de décombres !
Enfant, j’étais troublé de vivre le Vendredi saint dans une nature en plein réveil. Pendant le Chemin de croix, les oiseaux s’en donnaient à cœur joie. Notre Seigneur était insulté et les fleurs sentaient fort et bon, comme si la Création ignorait le drame qui se jouait. Il fait froid ce matin, mais le printemps revient, une fois de plus. Je voudrais suivre le conseil d’Horace : regarder ce printemps comme s’il devait être pour moi le dernier — ce qui est fort possible. Mais l’Évangile nous appelle à vivre exactement le contraire de la sagesse épicurienne : il nous faut vivre ce printemps non pas comme s’il était le dernier, mais bien comme s’il était le premier. En pleine désespérance politique, Dieu a confié à Isaïe : "Voici que je fais toute chose nouvelle !" Il nous le dit encore aujourd’hui, au moment où notre Dieu va souffrir la Passion.
Cet amour créateur
La mort, personnage principal de toute littérature, n’a pas le dernier mot. L’Évangile n’est pas de la littérature. La nature en ébriété dans ma fenêtre me fait penser à cette prière de nos frères juifs, la Birkat Ha’ Hamas : "Bénis sois-tu, Éternel notre Dieu, roi de l’univers, qui renouvelle l’œuvre de la création." Chaque matin, dans son amour, Dieu renouvelle l’œuvre de sa création. Cet amour créateur vaut plus que tous les désespoirs.










