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Le père abbé de l’abbaye bénédictine Saint-Pierre de Solesmes, dom Geoffroy Kemlin, a eu l’audace d’écrire au pape Léon pour aborder un sujet de grande souffrance dans l’Église : la querelle liturgique, qui trouble et divise les fidèles en France et ailleurs. Depuis plus de soixante ans maintenant, le choix d’un missel ou d’un autre fait débat, crée des tensions et va à l’encontre de l’unité et la joie dans l’Église.
Reprendre l’œuvre de l’unité
Pourquoi écrire cette lettre maintenant ? Tout est parti d’une cérémonie pour les 125 ans de la consécration de l’église de l’abbaye bénédictine de Saint-Anselme, le 11 novembre 2025 à Rome. Le père abbé primat des bénédictins, dom Jeremias Schröder, avait invité le Pape, et celui-ci est venu. Dom Kemlin concélèbre ce jour-là et lorsqu’il est présenté au Pape, celui-ci lui dit : "Ah, Solesmes !" Cela émeut le père abbé : "J’ai été profondément touché par un regard bienveillant et j’ai senti le besoin de lui dire ce que j’avais dans le cœur : il faut que je parle au Saint-Père de la souffrance de la division." L’abbé réagit dans la tradition de Solesmes dont le fondateur, dom Guéranger, a toute sa vie œuvré pour l’unité liturgique dans ce XIXe siècle où chaque diocèse avait son propre missel. Son action a permis d’imposer le missel romain en France et ce fut fructueux. Reprendre l’œuvre du fondateur apparaît comme une nécessité, une urgence même tant les divisions créent de la souffrance.
Quelles avancées concrètes ?
Dans sa lettre au Pape, Dom Kemlin constate : "Une solution consisterait à retoucher l’Ordo Missæ du missel de Paul VI, pour le rendre plus semblable à l’ancien Ordo Missæ… [mais] cela mécontenterait tout le monde, et ne ferait que créer de nouvelles divisions, avec le risque d’avoir non pas deux, mais trois missels." Il poursuit :
"Je souhaiterais vous suggérer respectueusement une autre solution qui pourrait, à mon avis, réaliser la paix liturgique que nous désirons tant. Ce serait tout simplement d’insérer dans le Missale romanum l’ancien Ordo Missæ […] tout en y laissant le nouvel Ordo Missæ inchangé. Les deux Ordos Missæ feraient ainsi partie de l’unique Missel romain. Au lieu de diviser et de rejeter, cette solution permettrait d’inclure et d’accueillir les fidèles attachés à l’ancien Missel, sans pour autant heurter ou éloigner ceux qui sont attachés au nouvel Ordo."
Pour prendre un exemple, on retrouverait les prières au bas de l’autel du missel ancien tout en ayant les quatre prières eucharistiques du nouveau missel et chacun se retrouverait. Un bricolage, disent certains, une solution médiane et donc médiocre pour d’autres. Que ceux-là regardent l’essentiel et non les détails et cet essentiel est de cesser les souffrances internes pour réunir dans la charité et l’espérance. La démarche de dom Kemlin est claire : "Il faut embrasser largement, ne frustrer personne, retrouver nos racines et que tous se sentent bien dans l’Église, transformer la souffrance et la division en joie de prier ensemble, évangéliser ensemble." Et c’est possible aujourd’hui et voilà pourquoi.
Le chemin du Christ qui guérit et rassemble
Le Christ guérisseur nous montre le chemin. Il prend soin des corps, il prend soin des âmes et à son image, l’Église accueille les malades, les faibles, les pécheurs. Nous en avons un signe d’actualité avec les 21.000 catéchumènes baptisés dans la prochaine nuit de Pâques : ils obtiennent la guérison et regardent le visage du Christ, ils sont loin des divisions. Face à un tel message d’espérance, pouvons-nous rester terrés dans nos tranchées ? Il faut avoir le courage d’aborder cette question douloureuse pour rechercher la guérison.
Le Christ rassemble. Caïphe prophétise que "Jésus allait mourir pour la nation et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés" (Jn 11-45). Benoît XVI lui prenait l’image d’une église dans laquelle se trouvent plusieurs chapelles unies dans une seule église et le Pape François comparait Église à un polyèdre à multiples facettes et non une sphère unie pour former un même ensemble. Peut-on ignorer cette impérieuse nécessité de réunir, de rassembler à l’image du Christ, en valorisant les différences à l’instar des disciples dont les caractères étaient très dissemblables mais ils étaient tous unis à Jésus.
À l’écoute du peuple de Dieu
Il est temps d’agir aujourd’hui. Certes, les générations plus anciennes, souvent arcboutées sur leurs convictions auront du mal à faire un pas, qu’elles préfèrent le missel ancien ou celui de Paul VI, mais les plus jeunes n’ont pas connu ces querelles. Ils marchent vers Chartres avec Notre-Dame de Chrétienté, louent dans une communauté charismatique et assistent à la messe dominicale dans leur paroisse. Ils veulent prier, affirmer leur foi, évangéliser, ensemble. Ils sont ouverts à l’unité. Ils sont bien loin des querelles, écoutons-les. Il faut aussi porter notre regard vers les milieux populaires. Ces derniers demandent une belle liturgie, ils reprennent ce qui est beau dans un missel ou un autre. Il suffit d’aller à la messe dans une paroisse des quartiers, celles dont on ne parle pas et qui sont si vivantes, pour être surpris par la beauté de la liturgie. Elles sont bien loin des querelles, écoutons-les. Écoutons le peuple de Dieu. Réunissons le peuple de Dieu. Dom Geoffroy Kemlin a de l’audace : il fait preuve de clairvoyance et d’espérance en posant la question de l’unité liturgique dans le contexte actuel d’une Église jeune et centrée sur l’image du Christ.










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