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Thierry Humbrecht  : Dieu, cette “question” qui dérange

entrée, église, porte, messe, retard

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Philippe de Saint-Germain - publié le 30/03/26
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Comme le sparadrap du capitaine Haddock, le Bon Dieu ne vous lâche jamais. Dans un essai roboratif et plein d’esprit, "Dieu ou comment s’en débarrasser" (Cerf), le frère dominicain Thierry-Dominique Humbrecht explore les multiples façons dont le monde veut ensabler définitivement la question de Dieu.

"Dieu est mort, mais il dérange beaucoup de monde" écrit en substance le frère dominicain Thierry-Dominique Humbrecht. Les incroyants aimeraient s’en débarrasser une fois pour toutes, et les croyants ne le trouvent pas toujours très accommodant. Non seulement le cadavre bouge encore, mais il prend de plus en plus de place ! Que répondre aux arguments de l’athéisme classique, aux fausses idées de la providence et à la tentation de mettre sous le tapis tout ce qui dérange dans la Parole de Dieu ? Le dominicain répond aux questions de Aleteia.  

Aleteia : Pourquoi Dieu encombre-t-il de plus en plus ?
Thierry-Dominique Humbrecht : Dieu a beau être mort, on n’en a jamais autant parlé. Comme l’expliquait naguère Étienne Gilson dans son roboratif petit livre L’Athéisme difficile (Vrin), Dieu sera mort le jour où l’on n’en parlera plus. Comment se fait-il que l’on se préoccupe autant d’un tel problème s’il est caduc ? Depuis l’avènement des ordinateurs, nul ne se préoccupe plus de la survie des machines à écrire, dont les ultimes modèles, pourtant, étaient des merveilles de technique et d’esthétique, avec leurs petites boules de métal tournantes où se lisaient les lettres, les "marguerites". Il n’en reste rien.

Le modèle le plus répandu chez nous est l’athée catholique, il a enlevé le tableau mais conservé le cadre, tout le monde s’y retrouve.

Si Dieu occupe encore le terrain, de surcroît il encombre. On ne veut plus de ce qu’il demande, mais il demeure au moins comme un empêcheur de danser en rond, au mieux comme celui qui cristallise les attentes autant que les nostalgies. L’interdiction d’en parler dans nombre de lieux (écoles, entreprises, universités, vie politique) en est la confirmation. C’est ce qu’il faut à nouveau interroger. 

L’athéisme progresse-t-il ?
C’est difficile à évaluer. Ce qui a progressé est l’affaissement de l’appartenance chrétienne en Europe, et catholique en France. Un marécage de malcroyance s’est répandu, avec tous les degrés imaginables d’ignorance, de décrochement et de propositions résiduelles, quand ce ne sont pas des parodies sectaires. L’athéisme, lui, est plus difficile à rencontrer : c’est une position convaincue : "Dieu n’existe pas." L’athéisme comme discours cohérent ne doute pas de cette inexistence, il est dogmatique. Il n’est pas un scepticisme, qui s’abstiendrait de toute réponse. Le sceptique dit : "je ne sais pas", et il en tire toutes les conséquences. C’est rarissime. L’athée existe avec plus de force. Le modèle le plus répandu chez nous est l’athée catholique, il a enlevé le tableau mais conservé le cadre, tout le monde s’y retrouve.

L’athée cherche-t-il à démontrer sa position ?
Pas toujours, il peut aussi reconnaître qu’il n’a pas plus de moyens de prouver l’inexistence de Dieu que, selon lui, les croyants de la prouver. De surcroît, dans ces débats où s’affrontent ces positions inversées, les raisonnements interviennent peu. Les raisons avancées sont le plus souvent des convictions proclamées. D’autres facteurs que la raison donnent le ton, entre bonne volonté et haines secrètes.

Votre livre cherche aussi à montrer qu’il y a plusieurs façons de se débarrasser de Dieu, et bizarrement, vous avancez la revendication de la providence. Pourquoi ?
La providence est la pierre d’achoppement du discours chrétien, et peut aboutir à des catastrophes : scandaliser autant les croyants que les athées. Pour trop de chrétiens mal formés, la providence désigne les interventions divines directes dans leur vie ou dans la société. On interprète alors les événements à coups de pelle, récompenses divines, préservations du danger, punitions de chacun et châtiments des sociétés apostates, décisions prises par Dieu à notre place, etc. C’est une conception païenne, ni plus ni moins, mais vécue en régime chrétien donc inconsciente, sur le modèle de la surveillance parentale. C’est plus que fruste, c’est inexact : le Dieu biblique et chrétien cherche au contraire à promouvoir notre liberté, notre participation au salut, donc en toutes choses notre responsabilité. Ce n’est pas rendre gloire à Dieu que de tout lui attribuer exclusivement, dans la mesure où lui-même a tenu à nous associer à son plan de salut. La providence, c’est Dieu qui nous fait agir. C’est tout différent : il soutient et se cache derrière la consistance de nos actions.

La lâcheté d’un moment se paie très cher le lendemain, et scandalise à juste titre la génération qui remplace la précédente.

Sinon, si Dieu fait tout, tout seul (comme dans l’islam), le mal aussi devrait être attribué à Dieu, ses fréquentes non-interventions deviendraient des caprices de potentat manipulateur, et l’on aurait raison de s’en scandaliser. La plupart des abandons de la foi viennent de là : Dieu devait intervenir, guérir, empêcher la mort d’un enfant, prévenir une guerre, etc. Il ne l’a pas fait, il va le payer, ou bien tout simplement il n’existe pas.

Vous pointez l’attitude que vous appelez diplomatique de trop de chrétiens, comme un troisième motif de se débarrasser de Dieu. Ne faut-il pas au contraire faire la preuve de beaucoup de finesse diplomatique ?
Attention, ce qui est fustigé ici n’est pas le respect des personnes et des situations, mais la lâcheté et les mensonges qui en découlent. On n’ose pas dire les choses, on cultive la langue de bois, on ne va pas jusqu’au bout du courage, on n’écoute pas un plaignant, on se plie aux lois de la bienséance plutôt qu’à celles de l’Évangile. Soi-disant pour sauver l’honneur d’une famille ou d’une institution, on couvre les actions répréhensibles en ne les dénonçant pas. En fait d’honneur, c’est tout le contraire qui a lieu : le silence coupable, qui peut aller jusqu’à l’inversion accusatoire, et la non-considération des ravages causés aux victimes, ou bien le fait de sanctionner le porteur de nouvelles, sont des grenades dégoupillées.

La lâcheté peut nous saisir tous, clercs autant que laïcs. C’est alors l’Église atteinte "par la pourriture du monde", comme la fustigeait le père Henri de Lubac. La lâcheté d’un moment se paie très cher le lendemain, et scandalise à juste titre la génération qui remplace la précédente. Le dégoût augmente alors à la mesure du mal qui n’a pas été dit en vérité. Si la vérité rend libre, faisons-la, avec les mots de Dieu.

Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.

Pratique :

Dieu ou comment s’en débarrasser, suivi de L’Inquisiteur, pièce en un acte, Thierry-Dominique Humbrecht, Cerf, mars 2026, 212 pages, 20 euros.

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