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L’enshittification, vous connaissez ?

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Charlotte de Vilmorin - publié le 29/03/26
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En français, la loi de l’emm… maximum : plus un produit ou un service se dégrade, plus vous payez pour l’améliorer. Derrière ce modèle commercial des grandes plateformes numériques, dénonce l’essayiste Charlotte de Vilmorin, se dissimule une manipulation qui vole notre liberté de choix.

Il y a quelques années, c’était votre machine à laver qui tombait en panne, alors qu’elle était conçue pour durer. Puis la navigation sur les sites Internet est devenue de plus en plus pénible, avec la prolifération de pop-ups et de publicités intempestives. Après, c’est votre téléphone qui s’est mis à manquer de place pour stocker vos photos, et qui vous a racketté d’un abonnement à 2 euros tous les mois pour pouvoir continuer de l’utiliser. Plus récemment, votre plateforme de streaming à laquelle vous payez déjà un abonnement, a décidé de vous balancer des publicités au beau milieu de votre film, en vous annonçant que maintenant, pour voir un film sans les pubs, il faudra payer plus cher. Et enfin, cerise sur le gâteau, vos feeds d’actualité sur les réseaux sociaux sont désormais pollués d’images cheap et de textes mal écrits par ChatGPT

La norme du jetable

Ces situations, devenues banales, illustrent un phénomène plus large qui a un nom : l’enshittification (ou (em)merdification en bon français), c’est-à-dire la dégradation délibérée des produits et services, d’abord dans le monde physique, puis dans l’univers numérique. Ce modèle économique qui nous pousse à payer toujours plus pour une expérience toujours moins satisfaisante nous paraît inévitable. Mais récemment, la Norvège a décidé de taper du poing sur la table avec une campagne vidéo drôle et engagée. On y voit un homme dont le métier est de dégrader les objets un par un : trouer les chaussettes, rendre bancable une table, faire dérailler un vélo… Mais un jour, il décide de passer à grande échelle, et s’attaque à l’Internet pour pouvoir pourrir la vie des internautes massivement sans se fatiguer. Son objectif : pousser les gens à payer des options pour retrouver une expérience correcte. Et la vidéo pousse la mécanique à l’absurde, jusqu’à rendre le freinage d’une voiture payant. Vous pouvez imaginer la suite…

"L’obsolescence programmée a ainsi transformé notre rapport aux objets, normalisant l’idée que tout est jetable..."

Mais d’où vient cette histoire d’obsolescence programmée et comment a-t-elle envahi nos vies ? Ce modèle a prospéré grâce à une logique financière simple : plus un produit dure, moins on en vend. L’obsolescence programmée a ainsi transformé notre rapport aux objets, normalisant l’idée que tout est jetable, y compris ce qui pourrait (et devrait !) durer. Rien n’y échappe dans nos foyers : électroménager, vêtements, décoration… Souvent, je m’interroge et je me demande ce qui autour de moi pourra être transmis à la génération suivante. Nos grands-parents nous ont laissé leurs meubles, mais je doute que les bibliothèques IKEA connaissent la même postérité. 

Une dégradation de service volontaire

Avec l’avènement du numérique, cette logique s’est transposée, mais sous une forme plus insidieuse. Les plateformes et services en ligne, souvent présentés comme "gratuits", se financent en réalité par la collecte de nos données, la publicité intrusive, et surtout, par la dégradation progressive de l’expérience utilisateurs. Comme le souligne Cory Doctorow, qui a popularisé le terme enshittification, cette dégradation n’est pas un bug, mais une feature. C’est-à-dire une composante. C’est volontaire. Et le pire c’est que ça marche. Car plus un service se dégrade, plus nous devenons dépendants. Impossible de quitter une plateforme sociale si tous nos contacts y sont. Inutile de se passer d’un service si les alternatives sont tout aussi dégradées. Résultat : nous payons parfois non pas pour une expérience améliorée, mais pour éviter une expérience encore pire.

Ce modèle économique nous vole quelque chose de précieux : notre liberté de choix. Il nous habitue à l’idée que la dégradation est inévitable, alors qu’elle est le fruit de décisions politiques et économiques.

Il est possible de faire autrement

Le message de la campagne norvégienne est clair : il est possible de faire autrement. Son rapport de 80 pages, Breaking free, propose des pistes concrètes : renforcer la concurrence pour éviter les monopoles qui imposent leurs règles. Donner plus de pouvoir aux consommateurs, notamment en facilitant la réparation, l’adaptation et le changement de service. Ou encore appliquer strictement les lois existantes sur la protection des données. Mais c’est aussi notre responsabilité à nous, consommateurs, même si nous nous sentons comme David contre Goliath. Cherchons à privilégier les produits et les services éthiques, réparables et transparents quant à l’utilisation des données. À la fin, c’est bien David qui remporte la victoire ! L’enshittification n’est pas une loi de la nature. C’est le résultat d’un système qui a fait le choix de la rentabilité à court terme au détriment du bien commun. Mais comme le rappelle Finn Lützow-Holm Myrstad, du Conseil norvégien des consommateurs : "Un autre Internet est possible." À nous de le construire, en refusant de nous résigner à un monde où tout, y compris notre expérience en ligne, est conçu pour devenir merdique.

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