Accepter de ne plus être le seul maître à bord de sa vie, mais devenir pleinement Enfant de Dieu. C’est le mouvement auquel exhorte Cécilia Dutter dans son dernier ouvrage Éloge spirituel de l’abandon (Artège, mars 2026). Un cheminement à rebours de la tendance contemporaine qui pousse au contraire à tout maîtriser, mais qui est promesse de joie, de paix et de liberté. "L’abandon spirituel nous offre non plus de faire tout seul, comme l’époque nous le propose, mais de faire avec Dieu", confie-t-elle à Aleteia. Nul besoin pour cela d’être un grand mystique. L’auteur raconte une expérience personnelle qui l’a conduite à s’abandonner entre les mains de Dieu. Et cela commence simplement en disant "je t'aime" à Jésus.
Aleteia : Pourquoi faire l’éloge de l’abandon ?
Cécilia Dutter : C’est en effet une gageure à l’heure actuelle, car nous vivons dans un monde du tout contrôle et de la toute maîtrise. Mais je pense que l’époque aurait tout intérêt à se réapproprier cette notion d’abandon spirituel. J’ai découvert ce qu’était l’abandon spirituel en travaillant sur Etty Hillesum, cette jeune femme juive qui a laissé un journal témoignant d’un itinéraire spirituel absolument fulgurant au cœur de la Shoah. Et dans mon précédent ouvrage, Aimer d’un cœur de femme, En dialogue avec Marie et Marie-Madeleine (Le Cerf, 2024), j’ai vu à travers la figure de Marie la figure emblématique de l’abandon spirituel, avant même celle du Christ. L’homme moderne vit dans une illusion de toute puissance, de maîtrise de sa vie de bout en bout, dans un volontarisme où le "je" est primordial. L’idée même d’une loi transcendante est refusée par nombre de nos contemporains. L’abandon spirituel est tout le contraire. Il nécessite cet acte de dépossession de soi pour aller toucher du doigt une réalité supérieure qui nous dépasse et qui s’appelle la volonté divine.
On entend néanmoins, dans les théories de développement personnel, beaucoup parler du "lâcher prise". Quelle est la différence entre le lâcher prise et l’abandon ?
Le lâcher prise est effectivement une notion plus connue. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante pour entrer dans la sagesse de l’abandon qui nécessite d’accepter que notre liberté ne soit pas le fait de tracer notre parcours par nos seules forces, mais d’acquiescer à une volonté supérieure dont nous pourrions être l’instrument. Certes, le lâcher prise est une notion importante pour comprendre le mécanisme de dessaisissement, mais elle est très paradoxale car ces méthodes de lâcher-prise nous prescrivent, d’un côté, de nous départir de notre toute-puissance face aux événements, c’est-à-dire d’apprendre à "ne pas faire", tout en nous invitant, de l’autre, "à faire" un travail sur soi en vue de devenir plus performant, donc c’est toujours le "je" qui parle. Or l’abandon, c’est avoir cette capacité à se désapproprier de notre ego pour aller se mettre au service du Seigneur.
C’est un mouvement qui existe aussi dans d’autres spiritualités. Qu’est-ce qui différencie l’abandon spirituel du chrétien par rapport à celui des autres traditions ?
La notion d’abandon spirituel existe en effet dans toutes les traditions spirituelles, sous des formes un peu différentes, mais c’est dans la mystique chrétienne que nous l’avons le plus approfondi. À travers la Bible, mais aussi à l’école des grands mystiques et des grands saints. Par leur attitude, ils incarnent l’abandon spirituel, ils nous apprennent ce cœur à cœur avec Dieu, dans tous les moments de la vie, les bons comme les mauvais. Le lâcher prise concerne davantage les moments d’épreuve, mais l’abandon existe aussi dans les moments où tout va bien, et c’est là qu’il prend la forme d’une collaboration avec Dieu. Dans la perspective chrétienne, on se fait instrument pour transformer le monde, pour faire advenir la volonté de Dieu sur terre.
Que doit-on "faire" pour s’abandonner spirituellement ? Car il ne s’agit pas de rester passif !
L’abandon n’est ni la passivité, ni le renoncement, c’est tout le contraire, car c’est mettre ses forces vives au service de l’œuvre divine. Dieu a besoin de l’homme pour faire advenir son Règne. Il ne s’agit pas non plus de quiétisme, qui déresponsabilise l’homme. L’abandon spirituel nous offre non plus de faire tout seul, comme l’époque nous le propose, mais de faire avec Dieu. Et dans les épreuves, quand on ne peut plus rien faire, l’abandon spirituel consiste à faire confiance à Dieu. La notion fondamentale de l’abandon spirituel, c’est la confiance. La confiance de travailler avec Dieu, ou, dans les épreuves, la confiance de s’appuyer sur la présence aimante du Seigneur.
Vous avez vous-même fait l’expérience de l’abandon spirituel après une chute qui vous a fait beaucoup souffrir, comment avez-vous vécu cette expérience ?
J’étais en train de terminer cet ouvrage sur l’abandon spirituel et j’ai eu cet accident domestique idiot. Je me suis cassé le poignet, une double fracture avec arrachement des ligaments. Les consolidations osseuses ont été difficiles et il y a eu des suites neurologiques très douloureuses, qui m’ont valu de la rééducation pendant des mois et des douleurs inouïes. J’aurais pu m’appuyer en Dieu, j’avais théorisé tout cela ! mais à un moment, la douleur était telle que je ne sentais pas la présence de Dieu.
Je lui ai tendu ma peine et, tout doucement, j’ai senti qu’il la portait à mes côtés.
Et grâce aux mots d’une amie qui m’a dit : "Lorsqu’on souffre tant qu’on ne peut plus prier, notre corps qui souffre est prière… Dis simplement à Jésus que tu l’aimes." Je suis passée par ces mots et cela m’a progressivement libérée. La douleur était toujours là mais le dialogue n’était plus rompu avec Dieu, il s’est renoué, et je me sentais moins seule face à la douleur. Car c’est peut-être la solitude et le repli sur soi qui sont le plus durs à vivre dans l’épreuve. Je lui ai tendu ma peine et, tout doucement, j’ai senti qu’il la portait à mes côtés. Transcender sa douleur en Dieu ouvre une porte de sortie, un appui. J’ai retrouvé confiance, j’ai pu reprendre la kinésithérapie et récupérer totalement mon poignet !
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