Notre chroniqueur raconte pourquoi la "Lettre aux catholiques de France", publiée il y a trente ans, demeure un jalon important pour comprendre comment l’Église catholique de notre pays a cherché à se repositionner dans un monde sécularisé.
Les évêques de France étaient cette semaine à Lourdes pour leur assemblée plénière annuelle. Dans son discours d’ouverture, leur président, le cardinal Jean-Marc Aveline, s’est attardé sur la situation internationale et sa dramatisation, de jour en jour, au Moyen-Orient. L’archevêque de Marseille est aussi revenu sur les élections municipales pour déplorer "la violence croissante des échanges" dans l’espace public. Il a invité ses collègues à réfléchir pour aider à restaurer dans le pays "les conditions d’un vrai débat […], l’un des enjeux importants, dans les mois qui viennent, en vue de l’élection présidentielle". La polarisation et ses effets brutalisants dans la société inquiète les évêques, d’autant que le phénomène est poreux ; rien ne lui résiste. Pas même les frontières de la catholicité ! Dernier exemple en date : la déclaration d’un évêque belge, indiquant son intention d’ordonner prêtres dans son diocèse des hommes mariés, a plus soulevé d’invectives et d’accusations que de commentaires mesurés et instructifs.
Un ton nouveau
Il y a trente ans, une Assemblée plénière des évêques avait fait beaucoup parler d’elle. En novembre 1996, elle avait publié une Lettre aux catholiques de France. Intitulée "Proposer la foi dans la société actuelle", elle avait créé la surprise. Dans la forme, elle présentait un ton nouveau, lisible par tous. Dans le fond, elle exprimait un réalisme et un volontarisme dialogique tous azimuts. Un siècle après la loi de 1905 codifiant la laïcité, et alors que la société connaissait déjà de profonds changements sociaux et culturels, ébranlant les institutions traditionnelles, y compris religieuses, ce document épiscopal semblait donner un tournant décisif à l’histoire compliquée des rapports entre l’Église et la République. Traduit en plusieurs langues, il inspira d’autres conférences épiscopales. Et dans la société française sécularisée et pluraliste, elle rencontra plus qu’une attention polie, se voyant qualifiée d’"historique" par l’hebdomadaire L’Express.
Cette Lettre n’est pas complètement dépassée, loin de là : les dérives identitaires, la recrudescence de la violence, la remise en cause de la démocratie, les manipulations idéologiques du religieux, le retour en force du prosélytisme et de l’apologétique alimentent notre actualité quotidienne.
Que dit cette Lettre ? Elle rompt principalement avec une sorte d’indigestion catholique, inavouée jusque-là, et qui perdurait depuis l’instauration de la République et de la démocratie en France. Une rupture conjuguée en cinq points : 1. L’abandon de tout projet de reconquête religieuse et le refus d’imposer ses vues aux autres composantes de la société ; les catholiques expriment leurs convictions par l’exemplarité et la persuasion, dans un esprit loyal et positif. 2. L’acceptation du principe de la laïcité comme cadre naturel où les croyants proposent librement leur foi par le dialogue. 3. Le refus des extrémismes de tout bord, au profit de formules solidaires et partenariales de l’engagement citoyen des chrétiens. 4. Les catholiques de France sont des témoins dans leurs communautés, leurs villes et leurs villages, et non des lobbyistes défendant des intérêts et des prés carrés. 5. Enfin, la démarche de cette Lettre préfigurait l’Église synodale dont le pape François fera par la suite son cheval de bataille. Mgr Claude Dagens, alors évêque d’Angoulême, était son auteur principal, mais elle résultait d’une large consultation (3.000 contributions environ) et d’un travail collégial reflétant une Église à l’écoute et en conversation.
Nouveaux défis
La donne a changé en trente ans et peut donner un "coup de vieux" à tel ou tel aspect de cette déclaration. En effet, en 1996, on pouvait peu prévoir l’essor fulgurant des biotechnologies et des technologies numériques et leurs répercussions considérables sur les mentalités et les comportements individuels et collectifs. De même en 1996, on n’avait pas encore idée du séisme que constituerait pour l’Église de France, la révélation du scandale des abus sexuels perpétrés à grande échelle par des membres du clergé sur des personnes fragiles. Un scandale dont l’onde de choc se poursuit, hélas ! En revanche, cette Lettre n’est pas complètement dépassée, loin de là : les dérives identitaires, la recrudescence de la violence, la remise en cause de la démocratie, les manipulations idéologiques du religieux, le retour en force du prosélytisme et de l’apologétique alimentent notre actualité quotidienne. Ces défis, auxquels s’ajoute celui de la guerre qui se rapproche à petits pas de notre horizon, nourrissaient déjà la réflexion et les propositions formulées par les évêques de France en 1996.
La "Lettre aux catholiques de France", publiée il y a trente ans, demeure un jalon important pour comprendre comment l’Église catholique de notre pays a cherché à se repositionner dans un monde sécularisé, en misant sur le dialogue, l’engagement caritatif et la proposition de la foi plutôt que sur l’affirmation intransigeante de la doctrine.
Leurs successeurs de 2026 suivent-ils toujours la même feuille de route ? Cela mériterait une étude sérieuse intégrant les évolutions contextuelles, générationnelles et politico-culturelles intervenues durant ces trois dernières décennies. Un événement peut toutefois servir de critère analytique. Le 9 avril 2018, le président Emmanuel Macron prit l’initiative inédite dans les annales de la République française — et provocatrice pour le camp laïciste — d’aller s’exprimer devant la Conférence des évêques (CEF). Dans un discours prononcé au Collège des Bernardins à Paris, il déclara que la laïcité ne devait pas nier la dimension spirituelle, qui plus est dans une société technicisée à outrance ; elle devait aussi favoriser des discussions critiques, mais toujours respectueuses, entre les institutions civiles et religieuses. Des événements postérieurs tels que la fermeture des églises par mesure de précaution sanitaire, pendant la pandémie du Covid, ou bien la proposition de loi sur la fin de vie, ont contribué à jeter un froid entre les deux parties. Mais déjà, à peine prononcé, le discours présidentiel avait-il été plutôt fraîchement reçu par une partie de l’épiscopat.
Un jalon important
Un évêque émérite, à l’esprit affûté et s’y connaissant en histoire et en sociologie religieuses, avait ainsi commenté la frilosité de ses pairs : "L’Église de France, consciente de sa fragilité, campe sur la défensive." Andrea Riccardi, éminent historien du catholicisme, voit dans cette réserve épiscopale une chance ratée pour sortir l’Église de la confidentialité et de l’isolement dans lesquels la pousse inexorablement sa réaction de méfiance. Il met cette prise de distance en parallèle avec le scepticisme qui, selon lui, accueillit en 2013, en Europe, l’encyclique programmatique de François : La Joie de l’Évangile prônait en effet une pastorale risquant l’ouverture, la rencontre et le partage. Elle ne créa pas le choc d’enthousiasme attendu dans un catholicisme européen plutôt pessimiste et semblant s’accoutumer à vivre à l’heure du pontificat de Jean-Paul II.
La "Lettre aux catholiques de France", publiée il y a trente ans, demeure un jalon important pour comprendre comment l’Église catholique de notre pays a cherché à se repositionner dans un monde sécularisé, en misant sur le dialogue, l’engagement caritatif et la proposition de la foi plutôt que sur l’affirmation intransigeante de la doctrine. Mgr Claude Dagens, l’un de ses inspirateurs, avait développé la vision d’une Église "républicaine", loyale avec la démocratie, respectueuse de la liberté de conscience, mais restant rivée à sa mission évangélisatrice, sans triomphalisme mais avec sens critique et esprit constructif. Reste à savoir si cette vision "républicaine" et missionnaire a pour vocation de rester dans les archives de la CEF ; ou bien, si elle peut encore être une ressource fiable pour répondre aux expressions identitaires et contre-culturelles de milieux observants ayant le vent en poupe. Un phénomène de polarisation problématique pour une Église catholique paraissant toujours hésitante sur la place à tenir dans un régime laïque et une société démocratique.











