Si l’actualité braque ses projecteurs sur le détroit d’Ormuz, de nombreux autres points de passage dans le monde structurent le commerce et les échanges, rappelle le géopolitologue Jean-Baptiste Noé. Des détroits où la vigilance militaire est essentielle pour assurer la sécurité des navigations.
Trois éléments structurent les territoires : les points, les lignes et les espaces. Toutes les cartes sont bâties autour de ces éléments, que les hommes organisent, aménagent et parfois bloquent. Les points, ce sont les villes, les ports, les lieux de passage. Les lignes désignent les échanges et les voies de communication qui relient les points entre eux et qui, ce faisant, créent et développent les espaces. Parmi les détroits qui tiennent le monde, se classent dans le trio de tête Malacca, Ormuz et Bab el-Mandeb.
MalaccaPorte de l’Asie

Malacca, qui permet de traverser l’Indonésie et de passer de la mer de Chine à l’océan Indien, voit passer près de 100.000 navires par an, soit un toutes les huit minutes, ce qui en fait le détroit le plus fréquenté au monde avec 18% des flux maritimes totaux. Les chiffres de Malacca démontrent son importance : 930 kilomètres de long, 40% du commerce mondial, 66% du commerce chinois et 80% des importations chinoises d'hydrocarbures. Malacca est la porte de la Chine, sa nécessaire ouverture maritime vers le monde. Depuis plusieurs années, Pékin mène une politique de grands travaux afin de réduire sa dépendance à Malacca, notamment en tentant des contournements par la Birmanie et vers l’Europe, via les routes de la soie.
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Ormuzle verrou du Golfe persique
Un tiers des hydrocarbures transportés par tankers dans le monde transite par Ormuz, ce qui représente environ 20 millions de barils par jour. Ces quelques chiffres démontrent son importance. C’est par le détroit d’Ormuz que l’Iran et les pays arabes du Golfe exportent l’essentiel de leur gaz et de leur pétrole. En temps de paix, une centaine de navires franchit le détroit chaque jour. Et pour cause : les pays du Golfe, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Irak, Iran, Koweït, Oman, Qatar possèdent près de la moitié des réserves prouvées de pétrole et réalisent le tiers de la production mondiale. Le Koweït, le Qatar et Bahreïn ne disposent d'aucune alternative maritime pour exporter leurs hydrocarbures, contrairement aux autres pays qui ont créé des infrastructures de contournement afin de diminuer le risque de crise. Si, depuis la guerre en Iran, le détroit n’est pas complètement bloqué, il enregistre malgré tout une chute de 95% des passages depuis le déclenchement de la guerre.
La cinquième flotte américaine, basée à Bahreïn, a pour mission de garantir la liberté de navigation dans ces eaux, mais elle se trouve de fait sous la menace des tirs iraniens.
Bab el-Mandebla porte des lamentations
Bab el-Mandeb, littéralement "la porte des lamentations" en arabe, atteint 27 kilomètres de large à son point le plus resserré. Il sépare Djibouti et l'Érythrée du Yémen, devenant le sas obligatoire entre l'océan Indien et la mer Rouge, et donc la porte vers le canal de Suez. Il voit passer 10% du commerce mondial de pétrole, avec 5 millions de barils par jour, ainsi que 30% du trafic de conteneurs. En 2023, il concentrait 12% du trafic maritime mondial, dont 75% des exportations européennes.
La crise houthie, déclenchée en novembre 2023 en réponse à la guerre à Gaza, a rappelé à quel point ce passage est exposé. Les attaques répétées de drones et de missiles ont contraint les grands armateurs, MSC, Maersk, CMA-CGM, à contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les trajets de 6 500 kilomètres et renchérissant les coûts de 35%. Pour l'Égypte, les conséquences ont été immédiates : les revenus du canal de Suez ont chuté de près de 50% en quelques mois, mettant à mal la population du pays.
Suezl’artère vitale

Construit par Ferdinand de Lesseps, le canal de Suez demeure toujours l’artère vitale qui relie l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Avant la crise de la mer Rouge en 2024, le canal concentrait entre 12 et 15% du trafic maritime mondial. En temps normal, environ 19.000 navires empruntent chaque année l'axe Bab el-Mandeb canal de Suez, qui relie la mer Rouge à la Méditerranée.
L'Égypte, dont l'économie dépend fortement de ces droits de transit, a subi de plein fouet le détournement du trafic vers le cap de Bonne-Espérance, conséquence des attaques houthies en mer Rouge. Et donc de la politique iranienne, puisque les Houthis sont financés et armés par le régime de Téhéran.
Gibraltar et Bosphoreles seuils européens
Gibraltar, point de passage entre Atlantique et Méditerranée, est un site incontournable pour toute la façade maritime européenne. Avec près de 54.000 navires en transit, il représente 12,3% des flux maritimes mondiaux. Son importance a crû avec la crise houthie : les navires contournant l'Afrique y transitent en masse pour rejoindre les ports nord-européens, ainsi que Tanger Med, premier port d’Afrique.
Le Bosphore, qui unit la mer Noire à la Méditerranée, est quant à lui soumis au régime juridique particulier de la convention de Montreux (1936), qui confie à la Turquie la gestion du trafic. C'est la seule voie d'accès maritime pour la Russie vers les mers chaudes, et donc une pièce maîtresse dans les rivalités entre Ankara, Moscou et l'OTAN.
Panamale Suez de l’Amérique latine
Lui aussi fut initié par Ferdinand de Lesseps, avant d’être achevé par un consortium américain. Le canal de Panama fut inauguré en 1914, reliant les océans Atlantique et Pacifique sur 82 kilomètres. Il voit passer près de 5% du commerce mondial, avec essentiellement les routes reliant l’Asie à la côte Est américaine. Mais le canal fait face à deux menaces convergentes. D'abord une contrainte environnementale : les sécheresses répétées de 2023 et 2024 ont abaissé le niveau des lacs artificiels qui alimentent les écluses, forçant une réduction du tirant d'eau des navires autorisés et provoquant des files d'attente de plusieurs semaines. Ensuite, une pression politique : Donald Trump a publiquement revendiqué un retour sous contrôle américain d'un canal qu'il juge trop tributaire des intérêts chinois, ceux-ci gérant plusieurs terminaux portuaires stratégiques aux deux extrémités du passage.
Tous ces détroits sont les points centraux du monde, les lieux où transitent une grande partie des produits que nous produisons et consommons. Leur importance est due aussi à l’invention des conteneurs et à ces navires qui sillonnent les mers du globe pour relier les pays entre eux. Des points centraux qui, lors de guerre ou de problèmes internes, mettent sous pression l’ensemble de la planète.




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