Chaque élection municipale est la traduction in vivo, in situ, bref la traduction dans un contexte local de l’évolution globale du pays. À Perpignan, Lyon, Clermont-Ferrand, Strasbourg, Montreuil, une même vision du monde trouve dans un bulletin de vote local une expression différente. C’est dire quand la vision du monde est différente ! Stéphane Rozès expliquait avec passion au tournant des années 2010 que le Pari socialiste, régulier triomphateur des élections locales, y puisait ce dont il manquait alors sur le plan national : une incarnation, des frontières, un projet, un programme, une équipe.
Deux France très diverses
Il y a bien une relation entre l’élection du maire et la vision du monde de chacun, mais ce lien est différent de celui qui unit l’élection du président de la République ou du député à la vision du monde du citoyen. L’adaptateur est différent, le son est le même mais il faut le décrypter selon des facteurs et des critères différents, d’autant plus différents qu’ils incorporent des particularités ou particularismes locaux. C’est pourquoi les comparaisons chiffrées entre ces élections sont sinon absurdes du moins hautement lacunaires, partielles et à vocation souvent partiale ou partisane.
Il y a bien — schématiquement — deux espaces politiques qu’on peut passer au révélateur : la France des métropoles et une France dite "périphérique" mais ces deux France ne sont pas celle des "bobos" et des "prolos". Gare aux raccourcis trop faciles ou trop longtemps utilisés pour ne pas perdre de leur valeur heuristique ! Les deux grands ensembles sont en fait divers et il faut comprendre que derrière cette division à valeur heuristique, il y a une variété de contextes, d’histoires locales qu’il faut avoir en tête. L’élection d’un maire est au point d’équilibre entre préoccupations matérielles immédiates, aspirations qualitatives post-matérialistes et vision du monde, de son palier au détroit d’Ormuz. Force est de constater qu’on n’interprète pas le moyen électoral municipal de la même façon d’une commune à l’autre. Ainsi, au sein des métropoles, les pauvres tendent pour beaucoup à voter à gauche, ce qui n’est pas le cas dans les zones plus périphériques.
L’usure des partis
Les partis politiques, définis longtemps comme des "intellectuels collectifs" et également comme des écoles de formation et des lieux de sélection de candidats aux élections sont particulièrement affaiblis. Les Républicains (LR), héritiers du RPR et de l’UDF dans sa version la plus libérale, n’ont d’existence partidaire que particulièrement virtuelle. Si LR survit, c’est grâce à ses innombrables variétés locales. Le Parti socialiste poursuit son magistral reflux, le Rassemblement national continue d’émerger selon une carte ancienne. Le Parti communiste (PCF) poursuit sa plongée aux abîmes et La France insoumise (LFI) progresse dans des espaces bien définis, de manière quantitative et qualitative, qui ne doivent pas être sous-estimés.
Le PS perd des villes symboliques : Clermont-Ferrand, Brest, Le Creusot et… Tulle ! Il est vrai — et pour tous les partis — que quand une majorité ne comprend plus en son sein aucun des artisans de sa conquête, le savoir-faire militant s’étiole, s’érode, s’affaisse puis disparaît. Il y une vérité quelque peu "cyclique" à la vie politique. Le maire d’Issoudun, André Laignel, une des dernières grandes figures historiques du PS encore élu, est battu après 49 ans de mandat passionné. L’usure du parti déteint sur ses plus fidèles serviteurs.
Hier dénoncés voire vilipendés au sein de l’appareil, les maires élus ou réélus, comme Catherine Trautmann à Strasbourg, Thierry Repentin à Chambéry, Mickaël Delafosse à Montpellier, sont de nouveau encensés par le même appareil qui — a minima — pratiquait à leur encontre mauvais procès et police des arrière-pensées.
Des évolutions qualitatives
Dans ces élections locales, il faut retenir des vérités certes numériques mais aussi des évolutions qualitatives bien plus révélatrices. Les municipales, ce n’est pas Intervilles : il ne faut pas simplement compter les points des uns et des autres pour analyser la partie. Il faudra se pencher sur tous les éléments, inquiétants ou rassurants, d’une mutation profonde de notre démocratie, aujourd’hui dans sa version locale, l’an prochain nationale.










