Et si votre lecture allait plus loin ?
Avec l’abonnement Aleteia, recevez notre magazine trimestriel, accédez à des contenus qui prennent le temps d’approfondir, et soutenez une information qui fait grandir.
Un verdict qui va certainement faire jurisprudence. Un procès hors norme s’était ouvert le 16 février 2026 à Los Angeles, aux États-Unis, afin de déterminer si Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) et Google (YouTube) avaient sciemment ou non conçu des applications addictives pour rendre les adolescents dépendants de leurs plateformes. Après six semaines de procès, marqué notamment par le témoignage sous serment de Mark Zuckerberg, les douze jurés américains ont rendu leur verdict ce 25 mars. Les deux géants de la tech ont été condamnés à verser 6 millions de dollars à la plaignante, Kaley G.M., une Californienne de 20 ans qui les a accusés d'avoir alimenté sa dépression et ses idées suicidaires lorsqu'elle était adolescente. Elle avait commencé à utiliser YouTube à six ans, Instagram à neuf ans, puis TikTok et Snapchat à 14 ans.
Six millions de dollars de dommages et intérêts
Les jurés ont d'abord accordé 3 millions de dollars de dommages compensatoires à la plaignante, imputant à Meta 70% de la responsabilité de son préjudice et à YouTube les 30% restants. Et dans une seconde phase, ayant conclu que les deux entreprises avaient agi de manière frauduleuse et délibérée, ils ont ajouté 3 millions de dommages punitifs.
Meta, la maison mère d'Instagram, et Google, qui possède YouTube, ont immédiatement annoncé leur intention de faire appel du verdict. "La santé mentale des adolescents est profondément complexe et ne peut être imputée à une seule application", a réagi un porte-parole de Meta. Pour son homologue de Google, "cette affaire témoigne d'une méconnaissance de YouTube, qui est une plateforme de streaming conçue de manière responsable, et non un réseau social". Faisant profil bas lors des six semaines d'audience, YouTube s'était présenté comme une nouvelle forme de télévision familiale n'ayant jamais suscité d'addiction. TikTok et Snapchat, également visés par ces litiges, avaient choisi de signer une transaction au montant confidentiel avec Kaley G.M. pour éviter le procès.
Une référence pour des milliers d'autres plaintes similaires
Ce verdict est le premier rendu aux États-Unis dans une série de procédures intentées par plusieurs milliers de familles et quelque 800 districts scolaires qui accusent les réseaux sociaux d'être responsables d'une explosion de troubles de la santé mentale chez les jeunes. Le cas de la Californienne a été choisi pour tester ainsi la résolution de milliers de plaintes similaires accusant les réseaux sociaux d'être responsables d'une épidémie de dépression, d’anorexie, voire de suicides chez les adolescents. La défense des plateformes a tenté de démontrer que les problèmes de Kaley G.M. étaient seulement dus à des violences intrafamiliales.
Au terme des audiences, lors desquelles ont été décortiquées des milliers de pages de documentation interne des deux entreprises de la Silicon Valley, le jury a conclu que les deux groupes avaient fait preuve de "négligence" dans la conception de leur réseau social et n'avaient pas suffisamment averti les utilisateurs de la dangerosité de leur plateforme pour les mineurs.
Négligence et fonctionnalités blâmables
Les attaques ne portent pas sur les contenus publiés sur les plateformes, mais sur la conception même des réseaux sociaux, accusés d'avoir multiplié les fonctionnalités - boutons "like", défilement infini, notifications nocturnes, filtres esthétiques, etc. - pour retenir les utilisateurs sur la plateforme, notamment les mineurs.
Le procès a été marqué par l'audition en personne de Mark Zuckerberg. À la barre, le patron de Meta a reconnu que son groupe aurait pu agir plus tôt pour lutter contre la présence des enfants de moins de 13 ans sur Instagram. En effet, Instagram a attendu 2019 pour demander leur date de naissance aux personnes souhaitant créer un compte, une mesure élargie aux utilisateurs existants en 2021. La vérification de la véracité de ces déclarations a quant à elle été mise en place à partir de 2022. L'avocat de la jeune plaignante, Mark Lanier, a diffusé, lors de l’audition, un document interne qui, en 2015, évaluait à quatre millions le nombre de comptes Instagram appartenant à des enfants de moins de 13 ans.
Des objectifs de temps passé sur les plateformes discutables
L'avocat est également revenu sur le fait qu'en décembre 2015, Mark Zuckerberg avait fixé lui-même comme objectif d'augmenter de 12% sur trois ans le temps moyen passé sur Instagram. "Nous avions ces objectifs", a alors reconnu le PDG de Meta, "mais au bout d'un moment, j'ai décidé qu'il ne fallait plus que nos équipes aient des objectifs de temps passé [sur l’application], et nous nous sommes concentrés sur l'utilité et la valeur".
Un document interne fixait encore des "jalons" à atteindre : 40 minutes par jour et par utilisateur en 2023, et 46 minutes en 2026.
Un autre document interne fixait encore des "jalons" à atteindre : 40 minutes par jour et par utilisateur en 2023, et 46 minutes en 2026. Mark Zuckerberg a alors contesté le fait qu’il s’agissait d’objectifs, les présentant davantage comme des indicateurs de satisfaction des utilisateurs. L’après-midi, interrogé par son propre avocat, le patron de Meta a assuré que le temps passé sur l’application était un "effet secondaire" reflet d’une "expérience de qualité".
Vantant les outils de régulation mis en place par Instagram pour aider les parents et les jeunes, il s’est vite heurté à un document interne de 2023 montrant que seuls 1,1% des adolescents recouraient à la fonction "temps limite quotidien" et 2% à l’option "faites une pause".
Des dégâts pointés aussi par l’Anses
Ce procès intervient deux mois après la publication, en France, d’une étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), fruit de cinq ans de travaux d'un comité d'experts pluridisciplinaire, qui constate les nombreux dégâts pour la santé mentale des adolescents des réseaux sociaux.
Pour l'agence sanitaire, les "systèmes de captation de l'attention" des plateformes "exploitent des vulnérabilités propres" aux adolescents (tendance à prendre des risques, à la comparaison sociale, importance du jugement des pairs) alors qu'ils n'ont pas les "capacités de régulation émotionnelle et comportementale" des adultes. L’agence dénonce également un modèle économique "maximisant le temps d'utilisation" à des fins lucratives et de "stratégies de captation de l'attention" (défilement infini des contenus, contenus ultra-personnalisés...) incitant les adolescents à rester sur les réseaux sociaux et ce au détriment de leur sommeil.
En outre, l’agence alerte sur le fait que les contenus véhiculent des "idéaux normatifs" inatteignables, via des images retouchées, pouvant "engendrer une dévalorisation de soi", "terrain fertile" pour les symptômes dépressifs et les troubles alimentaires, auxquels les jeunes filles sont particulièrement vulnérables.
Multiplication des initiatives législatives
Face à ces alertes, de plus en plus de pays multiplient, à l’instar de l'Australie qui a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans début décembre 2025, les initiatives législatives pour encadrer, voire interdire, l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. En France, comme l'avait préconisé en septembre la commission d'enquête parlementaire sur TikTok, l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans fait actuellement l'objet d’un texte de loi qui a été adopté le 26 janvier par l’Assemblée nationale et sera examiné au Sénat le 31 mars prochain.
Une dynamique inédite qui traduit une prise de conscience mondiale sur les risques de dépendance créés par les réseaux sociaux et qui place les grandes plateformes sous une pression juridique et sociétale de plus en plus forte.










