Les guerres d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier, mais les armes nouvelles ne suffisent pas plus à vaincre le mal. Cibler les chefs d’ennemis lointains n’est sans doute pas le meilleur moyen d’établir la paix, soutient l’essayiste Jean Duchesne.
Une nouvelle page de l’histoire de la guerre vient probablement de s’ouvrir. C’en est fini depuis belle lurette des grandes invasions où des peuplades entières déferlaient sur des pays dont les soldats n’arrivaient pas à les repousser. Il n’y a également plus de ces batailles où des armées de souverains voisins s’affrontaient pour s’emparer de territoires frontaliers ou les défendre. Le temps n’est encore plus des coalitions de nations mobilisant contre d’autres toutes leurs ressources et leurs populations entières. Et l’époque est passée des rivalités entre blocs idéologiques dotés d’une puissance destructrice telle qu’ils se dissuadaient mutuellement d’entrer en conflit direct. Quelque chose d’autre apparaît. La mesure en reste à prendre.
Quand il n’est plus besoin d’être voisins pour s’entretuer
La dernière grande (et meurtrière : un million de morts) guerre "classique" a peut-être été celle où l’Iran a résisté aux assauts de l’Irak de 1980 à 1988. Les guerres civiles locales, souvent limitées à des guérillas, avec soutiens et interventions (parfois vaines) de grandes puissances, n’ont jamais manqué. La guerre a aussi pris un tour nouveau pendant l’ère de la colonisation, lorsque des troupes ont été envoyées prendre le contrôle de pays sur d’autres continents (avant de devoir s’en retirer plus tard). Les guerres du Golfe (1990-1991), de Somalie (1992-1995), d’Afghanistan (2001-2021) et d’Irak (2003-2011) ont donné lieu à de semblables engagements militaires éloignés, massifs et (sauf le premier) peu concluants.
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Une nouvelle manière de faire s’est cependant développée au Moyen-Orient, lorsque le jeune État d’Israël, spécialement après les attentats contre ses athlètes aux Jeux olympiques de Munich en 1972, a entrepris de contrer le terrorisme palestinien en retournant contre lui ses propres armes, avec des assassinats ciblés de chefs d’organisations commanditant des tueries aveugles de civils. Cette méthode, familière depuis longtemps chez les gangsters mafieux et les dictateurs pour se débarrasser de leurs concurrents, est utilisée à l’échelle internationale à présent, pour éliminer de lointains dirigeants jugés nuisibles et oppresseurs de leurs peuples.
Quand on ne s’en prenait pas aux chefs
C’est ce qui est récemment arrivé aux leaders du Hamas à Gaza et du Hezbollah au Liban, au président vénézuélien Nicolas Maduro, au "guide suprême" iranien et à quantité de ses seconds et adjoints. C’est plutôt inédit. Jusque-là, princes et présidents tombaient sous les coups de mécontents isolés ou minoritaires. César n’a liquidé Vercingétorix qu’après l’avoir vaincu sur le terrain. Napoléon a été seulement exilé et Hitler s’est suicidé, les alliés ayant renoncé à un attentat contre lui (opération Foxley) qui n’aurait pas forcément abrégé la guerre.
Quand une nouvelle possibilité se fait concrètement jour, la tentation d’y recourir (comme par ailleurs on le voit bien en bioéthique) est pratiquement irrésistible.
Il convient de démêler ce qu’impliquent les derniers événements. On peut d’abord repérer une constante : la guerre dépend beaucoup des moyens disponibles et des techniques mises en œuvre. La phalange grecque est venue à bout des Perses, et les éléphants d’Hannibal des légions romaines. Des cavaliers venus d’Asie centrale sans se battre en rangs serrés ont pénétré jusqu’en Europe et ont submergé la Chine et l’Inde. Les canons et le nombre d’hommes alignés ont mis fin à la suprématie des charges de cavalerie. Les bombardements aériens ont permis d’attaquer l’ennemi sur ses bases arrière. La guérilla a mis en échec la soldatesque structurée, en uniforme et suréquipée. L’horrible guerre de front en Ukraine ressemble à une survivance.
La tentation des nouvelles technologies
Aujourd’hui, les missiles et les drones peuvent frapper des lieux très précis à des centaines (voire des milliers) de kilomètres, guidés par des systèmes de repérage par satellite et un espionnage rendu encore plus efficace par des procédés sophistiqués de surveillance et de communication. Quand une nouvelle possibilité se fait concrètement jour (et sauf si, comme c’est précairement le cas jusqu’à présent avec le nucléaire, l’arme est si dévastatrice que son usage risquerait d’entraîner une effroyable destruction mutuelle), la tentation d’y recourir (comme par ailleurs on le voit bien en bioéthique) est pratiquement irrésistible.
Y succomber ne garantit cependant pas l’adéquation du moyen au but visé à moyen et long terme. La stratégie de liquidation de l’état-major ennemi repose sur deux hypothèses. La première est que la disparition des tyrans libérera leur peuple opprimé qui n’a nulle envie de poursuivre les hostilités. La seconde est qu’il n’y aura personne pour prendre la relève ou que les successeurs, démoralisés ou moins fanatiques, négocieront. Mais c’est, d’une part, se faire illusion sur la force des soulèvements populaires, trop facilement supposés irrésistibles depuis l’ère des révolutions ouverte à la fin du XVIIIe siècle. Les techniques d’asservissement et de répression, tout comme celles de la guerre, se sont améliorées (si l’on ose dire), et bien des dictatures se maintiennent de par le monde malgré leur incompétence kleptocratique, fondée sur une idéologie ou une simple hubris.
Court-termisme et illusions
D’autre part, ce qui frappe est, de tous côtés, des visions au moins apparemment à courte vue. Les inspirateurs du raid hideusement sauvage du 7 octobre 2023 au sud d’Israël n’avaient-ils donc pas prévu une riposte à encore plus large échelle, n’épargnant pas les innocents sous leur coupe ? N’avait-il donc pas été envisagé que le régime iranien ne s’écroulerait pas sitôt sa hiérarchie décapitée ? À un niveau plus profond, l’idée que le mal est une hydre dont il suffit de couper suffisamment de têtes pour la rendre inoffensive s’avère quelque peu naïve. La logique d’une rationalité utilitaire cède souvent face à soit l’impulsivité impatiente, soit des exaltations qui acceptent des sacrifices exorbitants aussi bien qu’elles en imposent aux populations.
La foi fait espérer la paix et oblige même à la chercher et la promouvoir, car la volonté de Dieu n’est clairement pas que les hommes s’entretuent.
La foi fait espérer la paix et oblige même à la chercher et la promouvoir, car la volonté de Dieu n’est clairement pas que les hommes s’entretuent. Mais croire n’autorise pas à imaginer que les vertus du dialogue et de la bonne volonté pourraient établir une harmonie sinon définitive, au moins durable. Même s’il est manifeste que la rentabilité de la guerre est des plus douteuses et si les notions d’interdépendance et de bien commun nourrissent une sagesse réaliste (comme on le vérifie depuis quelques décennies en Europe, bien que tout ne soit pas parfait), les égoïsmes, les peurs et les susceptibilités empêchent que les intérêts se conjuguent et convergent sans heurts ni frictions.
« Si vis pacem, para bellum... »
Il s’ensuit que, pour une nation, sa défense n’est pas une façon de préparer la guerre pour prévenir les attaques ou imposer par la menace une paix à sa convenance, comme on interprète d’ordinaire l’adage latin prêté à Végèce, fonctionnaire de l’Empire romain finissant, donnant ce conseil possiblement à l’empereur byzantin Théodose. Cette précaution est plutôt à voir comme un lucide et humble aveu de vulnérabilité, sans abandonner ceux qui ne pourraient résister.
Pour être vraiment chrétienne, cette démarche requiert toutefois la conscience qu’il n’y a pas à affronter que les ennemis de l’extérieur. Car ils sont eux-mêmes soumis au "Prince de ce monde" (Jn 12, 31), le "diviseur" (Mc 3, 2) dont "le souffle anime les fils de la rébellion" (Ep 2, 2) et qui ne manque pas de tenter aussi les disciples de Jésus (1 Th 3, 5). Les combats ne se déroulent donc pas qu’entre les hommes. Ils se livrent aussi dans le cœur de chacun, et ils s’inscrivent dans la guerre cosmique que les "trônes, seigneuries, principautés" (selon saint Paul : Col 2, 15) ; la (ou les) Bête(s) dans les apocalypses : Dn 7 ; Ap 13) mènent contre Dieu et où il s’agit de suivre, en prenant sa croix (Mt 16, 24), le Christ déjà victorieux (Ph 2, 9-11).












