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Prier entre hommes

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Marche de Saint Joseph, Montmartre, 18 mars 2023.

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Paul Airiau - publié le 23/03/26
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Comment s’explique le succès des pèlerinages de pères de famille autour de saint Joseph ? Pour l’historien Paul Airiau, ce retour dans l’Église à des propositions réservées aux hommes, au sein de pastorales mixtes par évidence, est aussi une réponse à la dévalorisation sociale de la masculinité.  

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Autour de la fête de saint Joseph 2026, au moins une petite vingtaine de pèlerinages d’hommes, d’époux et de pères de famille se déroulent en France métropolitaine. Si l’on prend en compte l’année entière, c’est plus d’une soixantaine de pèlerinages de ce type qui se dérouleront. Pour autant qu’on puisse le savoir, ces chiffres paraissent stables depuis le début des années 2020. Il est en revanche plus difficile de trouver autant de pèlerinages uniquement destinés à des femmes, épouses et mères de famille, alors qu’il n’en est pas de même pour des retraites spirituelles, notamment parce que leur plus importante pratique religieuse en fait un public plus immédiatement visé car plus réceptif. C’est comme si perdurait ainsi en catholicisme, à des degrés divers, les perceptions et pratiques "genrées" qui situent nécessairement l’homme du côté de l’effort physique, de l’endurance, de l’investissement corporel. Cependant, depuis une bonne dizaine d’années se développent aussi des retraites et sessions spirituelles destinées spécialement aux hommes. Y aurait-il donc un changement en cours, à bruit plus ou moins bas ?

La pastorale masculine au XIXe siècle

En fait, rien n’est moins sûr, si ce n’est à une échelle de temps limitée. En effet, depuis le XVIIIe siècle, à la suite du concile Latran IV (1215), les clercs ont développé une prédication spécialisée par sexe, âge et catégorie sociale. Ils ne s’adressent pas de la même manière aux chevaliers et aux paysans. Cette spécialisation se retrouve au XVIIe siècle lorsque se développent les retraites spirituelles dans le cadre de la Réforme catholique. Il y en a pour les curés, les ordinands (ceux qui vont devenir prêtres), les étudiants des collèges, les pauvres bourgeois… Au XIXe siècle, les choses changent, en ce que la pastorale masculine devient un enjeu. En effet, depuis le milieu du XVIIIe siècle se développe un dimorphisme religieux : les femmes sont plus pratiquantes et plus dévotes que les hommes. "Reconquérir" ces derniers est considéré comme une nécessité, afin de réaffirmer l’emprise de l’Église sur la société. 

Ainsi se développent des pratiques religieuses d’hommes. Elles peuvent relever d’initiatives laïques, à l’instar du phénoménal succès qu’est la Société de Saint-Vincent-de-Paul, fondée en 1831-1833 par des étudiants dont Frédéric Ozanam et Jean-Léon Le Prévost, qui mobilise des hommes au service d’une charité active devenant le lieu de la vie spirituelle. L’Œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers, lancée en 1871 par Albert de Mun et Maurice Maignen, a davantage une visée sociale, mais n’ignore pas la vie spirituelle de ses membres.

Quadriller la société

La pastorale peut aussi être spécialement destinée aux hommes, relevant de plus en plus d’un investissement clérical dans le cadre du "mouvement catholique" du troisième tiers du siècle, qui cherche à quadriller la société pour la rechristianiser, en baptistant "tout ce qui bouge et tout ce qui ne bouge pas" (Fabrice Bouthillon, La naissance de la mardité. Une théologie politique à l’âge totalitaire : Pie XI (1922-1939), 2002, p. 9). Des œuvres de retraite spirituelle, prises en charge par le clergé diocésain ou des ordres et congrégations, accueillent les hommes pour quelques jours, afin d’alimenter en eux une solide base spirituelle qui leur permettra d’entretenir leur militance catholique. Au sortir de la Première Guerre mondiale, le dispositif est solidement établi dans une trentaine de diocèses. Il s’insère dans une pastorale spécialisée par sexe, âge et catégorie sociale, dans une société où la mixité d’un certain nombre d’activités est relativement restreinte, voire absente.

"Mixisation" et résistance

À partir des années 1960, la société se "mixise" volontairement, notamment sous l’influence d’une nouvelle vague féministe, dont les revendications d’égalité sont désormais assumées par les États. La pastorale spécialisée par sexe s’étiole en même temps que celle par catégorie socio-professionnelle connaît son chant du cygne, alors que disparaît la société industrielle à laquelle elle répondait. Une expression symbolique en est le passage des Scouts de France à la co-éducation en 1982, après qu’un projet de fusion avec les Guides de France, envisagé depuis 1972, a échoué en 1976 (avant d’aboutir en 2004). Elle résiste cependant en partie, spécialement en ce qui concerne la jeunesse, dans le catholicisme intransigeant, critique à l’égard de Vatican II, ou dans le catholicisme néo-intransigeant, qui assume le concile tout en entendant l’interpréter selon une logique antimoderne.

Pèlerinage des pères de famille à Cotignac
Pèlerinage des pères de famille à Cotignac.

C’est en ce dernier que s’enracine le renouveau d’une certaine forme de sexuation des pratiques spirituelles des adultes, à partir du milieu des années 1970, sans que cela remette fondamentalement en cause la domination de pastorales désormais mixtes par évidence — évidence aussi massive que celle qui faisait que les pastorales n’étaient que peu mixtes auparavant. Des activités sont alors destinées spécifiquement aux hommes. Elles se développent discrètement jusque dans les années 1990, puis s’amplifient alors et connaissent un nouvel essor à partir des années 2010. Elles sont développées sous forme réticulaire par des pratiquants trouvant des appuis d’abord dans les congrégations néo-intransigeantes et le monde charismatique, avant que le clergé paroissial, avec l’arrivée en son sein de prêtres issus de ces univers, ne s’y rallie. Leurs promoteurs et leurs participants sont, à l’aune des sociétés contemporaines, relativement féconds, s’inscrivant dans un catholicisme en partie recomposé avec Paul VI et Jean Paul II sur une critique du régime contemporain de la sexualité. Ils assument aussi une dimension ascétique, faisant de l’effort physique une expression de la pénitence et de la conversion, à contrepied du massif ralliement aux joies de la consommation et de la jouissance. Ils font aussi du pèlerinage une démarche simple et accessible à tous, à rebours de toute intellectualisation critique, et un peu distante de l’émotion charismatique.

Ouvrir son intériorité

Mais ils répondent aussi à une situation nouvelle. Il y a d’abord l’étatisation volontaire et accentuée du féminisme dans les années 1980-2010, relayée alors par une nouvelle vague militante féministe organisée autour de la dénonciation des violences sexuelles et d’une contestation globale d’une société définie comme intrinsèquement patriarcale. Il y a ensuite les effets de la massification du management néo-libéral depuis les années 1980, qui opprime psychiquement en particulier des cadres moyens et supérieurs des entreprises privées devenus une des bases sociales du catholicisme néo-intransigeant. Remise en cause explicite de l’utilité sociale et familiale d’un côté, de l’autre consentement plus ou moins contraint à devenir et être l’exploiteur de soi-même, l’ensemble stimule de nouveau l’incertitude identitaire masculine, permanente depuis le milieu du XVIIIe siècle, y compris chez les catholiques. Les pratiques masculines de piété non-mixtes deviennent ainsi une des manières de traiter et de vivre de manière renouvelée la masculinité catholique. Au XIXe siècle, chez Sophie de Ségur, née Rostopchine, il s’agissait pour les hommes d’être capables de pleurer publiquement pour réaliser et manifester sa conversion spirituelle (Pauvre Blaise). Désormais, il s’agit pour eux de marcher et d’ouvrir leur intériorité à leurs pairs.

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