L’Histoire montre qu’en guerre, c’est une folie de croire que "tout va bien se passer", rappelle le père Benoist de Sinety, curé-doyen de la ville de Lille. La violence appelle toujours la violence, c’est un vent mauvais qui ne se contrôle pas.
Le 26 juillet 1945, le croiseur USS Indianapolis livrait des colis ultra-secrets. Il avait quitté les États-Unis en urgence, appareillé toute affaire cessante avec un ordre unique : transporter ces objets inconnus à la base de Tinian, au nord du Japon. En ultime recommandation, une consigne qui glace le sang : ne laissez en aucun cas ces objets couler avec le navire. Le cas échéant mettez-les à l’abri sur un canot de sauvetage ! La mission se déroulera dans les temps. C’est lors du trajet de retour, le 30 juillet, que le navire sera torpillé à plusieurs reprises par un sous-marin nippon. Il coulera en douze minutes entraînant dans les abysses près de 300 marins. Les 900 restants passeront quatre jours dans l’eau ou sur des barques, luttant contre les requins, le soleil brûlant, la soif et la folie qui monte. Seul un tiers survivra.
Erreurs tragiques
En relisant l’histoire de l’une des plus grandes tragédies de la Marine étatsunienne, on s’aperçoit de toutes les erreurs, toutes les légèretés qui, dans une chaîne de commandement, même au cœur d’une puissance importante en guerre depuis plusieurs années, provoquent des catastrophes. La paix revenue, parce qu’il faut des coupables pour calmer la colère d’un peuple, le sort tombera sur le commandant du croiseur, Charles B. Mc Vay. Traduit en cour martiale, il sera dégradé et désavoué par ceux-là mêmes auxquels on aurait sans doute pu adresser bien des reproches. Harcelé, calomnié, il se donnera la mort en 1968.
Ainsi va le monde. Quelle était d’ailleurs la nature de ce chargement qu’il fallait apporter aussi rapidement au large de l’archipel ennemi ? Les rescapés de l’USS Indianapolis le découvriront à peine revenus de leur enfer : les 6 et 9 août, deux bombes atomiques sont larguées sur Hiroshima et Nagasaki, provoquant la mort immédiate d’au moins 180.000 personnes.
Rien ne se passe bien
Nous aimerions tant que la guerre ne se déroule que dans la virtualité de nos écrans, que les stratèges qui l’imaginent ne souffrent d’aucune faille et que les scenarii qu’on nous présente se réalisent sans coup férir. Hélas, il n’en est rien. La guerre est toujours une folie parce qu’en plus de ses conséquences immédiates (victimes, destructions, etc.), elle livre notre futur collectif à la violence. Quel que soit le génie de celui qui la déclenche, quelle que soit la force de son armée, il n’y a qu’un fou qui puisse croire que tout puisse "bien se passer". Rien, en fait, ne se passe bien pendant une guerre.
La violence est un vent mauvais qui ne se contrôle plus.
La violence est un vent mauvais qui ne se contrôle plus. Il arase et balaye, et souffle encore plus fort une fois que toute barrière est ainsi effondrée. La violence se nourrit de la violence. Elle l’engendre, la communique, lui répond dans un cycle infernal. Les malheureux marins du croiseur englouti sont une image saisissante de l’invraisemblable délire collectif où la guerre nous entraîne : eux qui avaient apporté à bon port les matériaux les plus sophistiqués de l’époque pour construire la bombe la plus sauvage, les voici qui se débattent au milieu de nulle part, dans l’océan immense, attaqués de partout, terrorisés, hallucinés.
Ceux qui refusent de ne plus espérer
Les survivants seront sauvés par ces quelques-uns qui seront parvenus à puiser en eux-mêmes des forces surhumaines pour consoler, affermir, veiller, prendre soin de leurs frères, refusant de ne plus croire et de ne plus espérer. C’est bien ainsi, finalement, que Dieu agit en notre monde, au cœur des misères et des malheurs des temps : par ces hommes et ces femmes qui refusent de ne plus croire et de ne plus espérer et qui, pris dans les flots des aventures hasardeuses décidées par d’autres qui, eux, prennent peu de risques, continuent de saisir les mains, de crier pour faire fuir les requins, d’hurler des encouragements et de hisser ceux qui se noient sur de pauvres planches de bois.












