Chaque semaine du carême, Aleteia publie des méditations de Martin Steffens issues du Compagnon de Carême 2026 de Magnificat. Martin Steffens est philosophe et auteur du livre "Ce qui nous fait humains. Une métaphysique des marges", qui invite chacun à vivre ce temps dans la joie. Cinquième occasion de se réjouir : quand la joie advient, elle est plénitude et partage.
Une prière eucharistique dit: "Que l’Esprit saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire !" L’adjectif "éternel" impressionne tellement que l’article "un" passe inaperçu. Or l’essentiel est peut-être là : devenir une offrande qui soit une. Il s’agit en effet de présenter au Seigneur une vie unifiée, moins éparpillée car moins livrée aux soucis du monde ou à la guerre que se font en nous nos appétits. C’est là un des charmes (osons le mot) du Carême : sa fonction unitive. Non seulement parce qu’il tend vers un but unique (accompagner le Christ dans sa passion et sa résurrection) mais par la discipline qu’il nous demande. Ascèse, c’est-à-dire privation de ce qui me prive de moi-même, de ce qui occulte ma relation à l’essentiel. Recueillement, c’est-à-dire rassemblement de soi autour de ce que Jésus nomme "le seul nécessaire". Pauvreté, c’est-à-dire décision, ferme et constante, de délaisser les interpellations diverses afin d’aimer l’unique prochain qui se tient face à nous. Le Carême met un point d’arrêt à notre naturelle dispersion.
En cela, Carême et joie marchent ensemble. Car la joie aussi est unitive. Elle se distingue en effet du plaisir en ce que ce dernier peut nous diviser contre nous-mêmes (celui pris à la boisson nous privera du plaisir d’une nuit réparatrice) ou être pris aux dépens des autres (on parlera de "malins plaisirs" quand le malheur des autres en est la cause). Au contraire, quand la joie advient, elle est plénitude et partage. C’est, de la pointe des pieds jusqu’à celle des cheveux, un même élan de vie, qu’on nomme "tressaillement". Notre raison et notre désir, notre corps et notre âme vibrent à l’unisson. Dans nos joies parfaites (mais la vraie joie ne saurait être que parfaite : totale et sans reste), les temps de notre vie s’accordent: nous consentons à ce passé qu’il fallait bien vivre pour être maintenant celui qui dit "Amen!"; et nous engageons avec confiance l’avenir, tout à coup à nouveau ouvert.
L’instant de joie projette sa lumière sur les jours qui le précèdent et ceux qui s’annoncent. Quand un personnage biblique tressaille d’allégresse (David ou Jean Baptiste, Marie ou son fils Jésus), c’est en effet toute l’histoire ancienne qui prend sens à ses yeux tandis que l’espérance déploie à nouveau les possibles. La joie est à la fois paix et tremblement: elle est dilatation d’un cœur qui, gonflé à bloc, se sent assez grand pour accueillir ce qui fut, qui est et qui sera. Le Carême comme la joie travaillent à l’unification de nos vies. Aussi, quand l’Église nous demande de résister, par le jeûne, la prière et l’aumône, à nos appétits variés et contradictoires, n’entend-elle pas nous rendre moins joyeux. Elle prépare au contraire à la joie un terrain qui lui convient, parce qu’il lui ressemble.
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