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Kirollos Fares : “Le Liban a besoin qu’on ne le regarde pas avec lassitude, mais avec fidélité”

Abbas, 60 ans, et son épouse Wafika, 52 ans, déplacés internes, ont trouvé refuge dans une école publique transformée en abri collectif à Hazerta, dans la vallée de la Bekaa. Photo prise le 13 mars 2026.

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Cécile Séveirac - publié le 21/03/26
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Depuis début mars, la reprise des hostilités entre Israël et le Hezbollah ravage le Liban. Kirollos Fares, directeur de l'ONG Medair présente sur le terrain depuis 12 ans, témoigne pour Aleteia d'une catastrophe humanitaire sans précédent.

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1.000 personnes tuées dont 118 enfants et plus d'un millions de libanais déplacés. Depuis le début du mois de mars, la reprise des hostilités entre Israël et le Hezbollah, dans le sillage du conflit avec l'Iran, fait toujours plus de victimes.

L'État hébreu et les États-Unis ont lancé fin février une vaste opération militaire sur la République Islamique d'Iran, visant à empêcher le développement des capacités nucléaires de cette dernière tout en affaiblissant le régime à la racine, dont plusieurs responsables ont été tués lors des bombardements. Le conflit s'est immédiatement étendu au Liban où s'implique le Hezbollah, proxy chiite du pouvoir iranien, en tirant des missiles sur Israël. Au sud-Liban, dans la vallée de la Bekaa (à l'est du pays) et dans plusieurs quartiers de Beyrouth, les civils sont contraints d'évacuer en urgence leurs zones d'habitation après les ordres donnés par l'armée israélienne qui cherche à éliminer les combattants du Hezbollah. Le Liban déjà épuisé par des années de guerre et une crise économique et politique, affronte drame sur drame, peinant à vaincre ses démons. Dans ce contexte, l'ONG chrétienne Medair présente depuis 12 ans au Liban tente de répondre autant que possibles aux multiples besoins rencontrés par les populations sur le terrain, aussi bien à Beyrouth que dans le Mont-Liban, la Plaine de la Bekaa et le sud du pays. Depuis le 2 mars, date du début des affrontements, ses équipes sont venues en aide à plus de 30.000 personnes dans 166 abris collectifs, distribuant plus de 95.000 de produits de première nécessité.

Kirollos Fares, directeur pays Medair au Liban.

Aleteia : Le Liban subit une escalade de violence sans précédent depuis le 2 mars. Pouvez-vous nous raconter ce que vous avez vu sur le terrain lors de vos distributions dans les abris collectifs ? 
Kirollos Fares : Ce qui frappe d’abord, c’est le caractère absolument inédit des demandes d’évacuation forcée depuis le 2 mars. Elles ont couvert la banlieue sud de Beyrouth (presque la moitié de la capitale), de vastes zones du Sud, ainsi que d’autres régions touchées, provoquant en très peu de temps des mouvements massifs de population à une échelle que nous n’avions pas observée de cette manière lors du conflit de 2024.

Cette rapidité, cette ampleur et cette extension géographique des déplacements ne correspondent pas à ce que nous avions vu en 2024.

En l’espace de deux semaines, on parle de plus d’un million de personnes déplacées à l’intérieur du pays, dans un pays aussi petit que Chypre. Cette rapidité, cette ampleur et cette extension géographique des déplacements ne correspondent pas à ce que nous avions vu en 2024. À l’époque déjà, les besoins étaient immenses, mais aujourd’hui, la multiplication des déplacements, y compris vers des zones urbaines denses comme la banlieue sud de Beyrouth, a créé une pression encore plus brutale sur les familles et sur les structures d’accueil. Sur le terrain, cela se traduit par des familles arrivant dans les abris collectifs avec presque rien, après avoir dû partir en urgence, parfois en quelques minutes seulement. Elles ont besoin de l’essentiel pour tenir : matelas, couvertures, kits d’hygiène, eau, latrines, douches, éclairage, mais aussi d’un minimum d’intimité et de stabilité dans des lieux souvent surpeuplés.

Plus d'un million de personnes ont été déplacées en quelques semaines. Comment les familles déplacées en urgence font-elles face à un exil imposé avec si peu de préavis ?
Ces déplacements forcés sont vécus de manière extrêmement brutale. Les familles partent souvent sans préparation, sans savoir où elles dormiront le soir même, ni combien de temps durera l’exil. Nous avons vu des personnes arriver dans les abris avec très peu de choses, parfois après plusieurs mouvements successifs, ce qui accentue encore le sentiment d’instabilité et d’épuisement.

Nous observons par ailleurs des niveaux très élevés de stress, d’anxiété et de traumatisme lié à l’évacuation.

Ce qui rend cette crise particulièrement difficile, c’est qu’elle frappe un pays déjà très fragilisé. Beaucoup de ménages avaient déjà épuisé leurs économies, et lorsqu’ils doivent soudain chercher un abri, payer un transport, acheter des biens de première nécessité ou trouver un logement temporaire, la pression devient presque insoutenable. Les personnes qui ne sont pas hébergées dans des abris collectifs sont souvent encore plus exposées, notamment à cause du coût élevé des loyers et du manque de moyens financiers.

Une centaine d'enfants sont morts ces derniers jours. Comment vos équipes accompagnent-elles les enfants traumatisés dans les abris ?
Pour les enfants, la première chose est de recréer autant que possible un environnement plus stable et plus prévisible. Cela passe par les besoins matériels les plus basiques - un endroit plus sûr, plus propre, avec de l’eau, de l’éclairage, un minimum d’intimité - mais aussi par une présence humaine rassurante.

Hiba, volontaire Medair, anime une séance de sensibilisation à l'hygiène auprès de Salma, 39 ans, une mère déplacée, et de ses enfants, dans l'école publique où ils ont trouvé refuge. Cette école a été transformée en centre d'hébergement collectif pour les familles déplacées de la vallée de la Bekaa suite aux ordres de déplacement forcé. Photo prise dans la vallée de la Bekaa le 13 mars 2026.

Nos équipes et les volontaires formés apportent des Premiers Secours Psychologiques (PFA) : accueil, écoute active, messages clairs, techniques simples de régulation émotionnelle comme la respiration ou l’ancrage, repérage des vulnérabilités et orientation vers des services spécialisés si nécessaire. Ces interventions se font dans les abris collectifs, via nos cliniques mobiles et lors d’activités ciblées auprès des enfants, des adolescentes, des aidants, ainsi que des femmes enceintes et post-partum. Nous observons par ailleurs des niveaux très élevés de stress, d’anxiété et de traumatisme liés à l’évacuation. Chez les enfants, cela nécessite une approche douce, structurée et régulière, en lien étroit avec les personnes qui prennent soin d’eux.

Un prêtre maronite est mort sous des tirs israéliens, le père Pierre El Raï. Le connaissiez-vous ? Que vous inspire cette disparition tragique ?
Je ne le connaissais pas personnellement, mais ce drame me rappelle avant tout une chose essentielle : la vie humaine est sacrée. La vie de ce prêtre est sacrée, comme l’est celle de chaque civil pris dans cette violence. Et cette vérité vaut pour lui, mais aussi pour les plus de 100 enfants tués pendant les dernières deux semaines, des enfants qui n’ont rien à voir avec ce conflit. Quand on atteint ce niveau de souffrance humaine, il faut revenir à l’essentiel : protéger les civils, préserver la dignité humaine, et rappeler que chaque vie perdue est une tragédie.

Vos équipes ont formé des volontaires aux Premiers Secours Psychologiques. Quels sont les traumatismes les plus fréquents que vous observez chez les personnes déplacées ?
Les détresses les plus fréquentes sont liées au choc du départ précipité, à la peur pour les proches, à l’incertitude sur l’avenir, et aux déplacements potentiel à venir. Dans nos échanges avec les personnes déplacées, on retrouve très souvent un niveau élevé de stress, d’anxiété et de fatigue émotionnelle, parfois aggravé par la perte de repères, la promiscuité dans les abris et le sentiment de ne pas pouvoir protéger sa famille.

Nous cherchons à être présents là où les besoins sont les plus urgents, à écouter, à protéger la dignité des familles, et à travailler avec humilité aux côtés de toutes les communautés libanaises.

C’est précisément pour cela que nous formons des volontaires aux Premiers Secours Psychologiques : pour qu’ils puissent réduire la détresse aiguë, écouter, rassurer, partager une information fiable, proposer des techniques simples de régulation émotionnelle, identifier les situations les plus préoccupantes et orienter vers des soins spécialisés lorsque c’est nécessaire.

Le Liban traverse déjà un effondrement économique et une dégradation des services publics. Comment cette crise multiple affecte-t-elle votre capacité à répondre aux besoins ?
Elle affecte la réponse à tous les niveaux. Cette escalade survient dans un pays où les services de base étaient déjà sous très forte pression et où le secteur humanitaire faisait face à un sous-financement important avant même les événements de mars. Autrement dit, la crise actuelle vient se superposer à des vulnérabilités anciennes, ce qui rend chaque réponse plus difficile à déployer à l’échelle nécessaire.

Un médecin et un membre du personnel de Medair consultent des personnes déplacées internes réfugiées dans une école publique transformée en abri collectif à Hosh Al Oumara, dans la vallée de la Bekaa. Photo prise le 13 mars 2026.

Concrètement, cela se traduit par une réhabilitation plus lente des écoles transformées en abris collectifs, des retards dans l’accès à l’eau et à l’assainissement, un nombre insuffisant de cliniques mobiles, et trop peu d’assistance pour les ménages déplacés hors des abris collectifs, alors même qu’ils doivent faire face à des coûts très élevés. Les centres de santé primaires et les services publics, déjà fragiles, se retrouvent encore davantage sous tension lorsque les déplacements augmentent brutalement.

Quelles sont les principales contraintes d'accès humanitaire auxquelles vous faites face actuellement ? 
La première contrainte reste la sécurité. La situation évolue très vite, parfois d’une heure à l’autre, ce qui oblige à réévaluer constamment où et comment les équipes peuvent se déplacer. Chaque mouvement est planifié et suivi, avec des réunions de coordination régulières pour mettre à jour l’analyse sécuritaire. Nous avons aussi adapté notre modèle opérationnel en décentralisant certaines équipes pour limiter les longs trajets et réduire l’exposition sur la route. Malgré cela, l’accès à certaines zones reste intermittent ou très contraint, notamment là où le risque n’est pas jugé acceptable. Mais malgré toutes ces contraintes, nous avons quand même réussi à atteindre 166 abris collectifs, à aider 31.434 personnes et à distribuer 95.260 articles essentiels, ce qui montre à la fois l’ampleur des besoins et l’engagement remarquable des équipes sur le terrain.

Medair est une organisation humanitaire chrétienne qui agit "sans distinction de race, de religion ou de nationalité". Comment cette identité chrétienne inspire-t-elle votre travail quotidien auprès de toutes les communautés libanaises ? 
Pour nous, cette identité se traduit d’abord par une manière de servir : avec compassion, avec respect, et avec une attention très forte à la dignité de chaque personne. Mais sur le terrain, notre action est clairement impartiale et fondée sur les besoins. Nous accompagnons les personnes les plus vulnérables sans distinction d’appartenance, de nationalité ou de communauté.

Une école publique transformée en centre d'hébergement collectif dans la vallée de la Bekaa

Au quotidien, cela signifie que nous cherchons à être présents là où les besoins sont les plus urgents, à écouter, à protéger la dignité des familles, et à travailler avec humilité aux côtés de toutes les communautés libanaises. Notre identité chrétienne n’est pas un critère d’exclusion ; au contraire, elle nourrit un engagement au service de tous. S’il fallait le dire simplement, je dirais qu’aujourd’hui la priorité est de stabiliser les familles : leur permettre de se mettre à l’abri, d’avoir accès aux biens essentiels, à l’eau, à l’assainissement et à des soins de base, tout en évitant que la détresse psychologique ne s’installe davantage. C’est cet ensemble qui fait réellement la différence.

Vous citez cinq priorités immédiates : abri, santé, eau, articles essentiels et santé mentale. Laquelle est la plus critique aujourd'hui ? 
Il est très difficile d’en isoler une seule, parce que ces besoins sont profondément liés. Dans les premières heures du déplacement, les articles essentiels, un abri digne et l’accès à une eau sûre sont souvent les urgences les plus visibles, car ils conditionnent immédiatement la sécurité, la santé et la dignité des familles. Mais très vite, si l’on ne renforce pas aussi la santé et le soutien psychosocial, la souffrance s’aggrave.

Quel message souhaitez-vous adresser aux chrétiens du monde entier concernant la situation au Liban ?
Mon message serait d’abord un appel à la solidarité - une solidarité de prière, bien sûr, mais aussi une solidarité très concrète. Sur le terrain, nous voyons une immense générosité locale : des municipalités, des paroisses, des directions d’école, des associations et des volontaires ouvrent des espaces, accueillent, organisent et tiennent malgré une pression énorme. Mais les ressources disponibles sur place ne suffisent pas à répondre à l’ampleur de cette crise. Le Liban a besoin qu’on ne le regarde pas avec lassitude, mais avec fidélité. Derrière les chiffres, il y a des familles déplacées, des enfants traumatisés, des personnes âgées déracinées, et aussi des communautés entières qui essaient de préserver leur dignité. Une aide rapide, souple et généreuse permet de répondre aux besoins les plus urgents et de soutenir ceux qui continuent, chaque jour, à servir les autres malgré la peur.

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