Avec son dernier ouvrage “Les reines carolingiennes”, l’historien médiéviste Laurent Theis choisit de déplacer le projecteur. Non plus seulement vers les rois, les partages d’empire ou les querelles dynastiques, mais vers celles qui, dans l’ombre des trônes, ont contribué à soutenir la vie politique, familiale et spirituelle de l’Europe carolingienne. Décryptage.
On connaît les grands noms : Pépin le Bref, Charlemagne, Louis le Pieux. On connaît les conquêtes, les partages d’Empire, les sacres et les querelles dynastiques. Mais derrière ces figures majeures du haut Moyen Âge, d’autres présences ont compté, plus discrètes mais loin d’être secondaires. Dans “Reines carolingiennes, à paraître ce 19 mars, Laurent Theis, spécialiste de la période médiévale, choisit de regarder l'Histoire autrement : non plus seulement depuis le trône, mais aussi depuis celles qui l’entouraient, le soutenaient et parfois l’influençaient. L’auteur revisite ainsi les fondations du pouvoir franc en regardant de plus près ces figures féminines que les chroniques ont souvent réduites à des épouses, des mères ou à des noms de généalogie.
Les reines carolingiennes n’étaient en effet pas de simples silhouettes de cour mais de véritables actrices du gouvernement, de la diplomatie et de la transmission du pouvoir. Elles intervenaient auprès de leurs conjoints en faveur des églises, exerçaient de hautes responsabilités au sein du palais, s’employaient dans la diplomatie au service de la paix et entretenaient des rapports de confiance avec les papes. En d’autres termes, Laurent Theis rappelle que le royaume chrétien des Carolingiens ne s’est pas construit seulement à coups d’épée, mais aussi par des alliances, des maternités dynastiques, des médiations et des fondations religieuses.
Des femmes au cœur d’une monarchie sacrée
Parler des reines carolingiennes, c’est aussi parler d’un monde où le politique et le religieux ne se séparent pas. La dynastie carolingienne s’est affirmée dans un lien fort avec l’Église et la papauté. Le sacre de Pépin le Bref, puis l’onction accordée à sa famille, ont donné à la royauté franque une dimension sacrale nouvelle. Dans ce cadre, la reine n’est pas seulement l’épouse du souverain : elle participe à une dramaturgie du pouvoir chrétien où la fécondité dynastique, la paix entre héritiers, la protection des monastères et l’ordre moral du palais prennent une signification majeure.
Ces reines ne furent pas toutes des saintes, loin de là. Elles furent des femmes de cour, prises dans les rivalités, les calculs et parfois les scandales. Mais leur place rappelle une vérité médiévale : dans le monde carolingien, gouverner ne consiste pas seulement à administrer ou conquérir ; il s’agit aussi de maintenir un ordre chrétien où s’équilibre avec fragilité ambition terrestre et horizon du Salut.
Berthe de Laon, ou la matrice d’une dynastie

Parmi les figures les plus célèbres apparaît Berthe de Laon, dite plus tard “Berthe au grand pied”, épouse de Pépin le Bref et mère de Charlemagne. Elle fut la première reine carolingienne au moment où la nouvelle dynastie prenait la place des Mérovingiens. Son importance dépasse largement la légende attachée à son surnom : elle se trouve au point de naissance d’un pouvoir nouveau, légitimé par l’onction et soutenu par Rome. Elle incarne en quelque sorte la matrice familiale et politique de l’aventure carolingienne.
Mais Berthe n’est pas qu’une mère illustre. Les sources laissent entrevoir une influence réelle dans les affaires dynastiques et dans les tentatives de médiation entre ses fils, Charlemagne et Carloman. Son rôle rappelle qu’au début de cette histoire carolingienne, la reine peut être un principe d’unité dans un royaume toujours menacé par les divisions familiales.
Sous un angle plus spirituel, Berthe représente aussi cette figure médiévale de la reine comme gardienne de continuité. Dans les monarchies chrétiennes, enfanter un héritier, protéger une lignée, maintenir la paix entre frères, c’est déjà servir plus qu’une famille : c’est contribuer à la stabilité d’un ordre pensé sous le regard de Dieu.
Hildegarde de Vintzgau, la bienheureuse

Troisième épouse de Charlemagne, Hildegarde incarne une autre facette de la présence féminine au sommet du pouvoir carolingien. Mariée très jeune à Charlemagne, elle devient un pilier de la cour itinérante franque, accompagnant son époux dans ses campagnes et voyages. Elle administre les domaines en son absence et joue un rôle actif dans la stratégie dynastique en donnant naissance à neuf enfants, dont plusieurs fils qui consolident la lignée, notamment Louis le Pieux.
Sur le plan spirituel, Hildegarde est décrite comme pieuse et charitable, entretenant des liens étroits avec l’Église, faisant des dons aux monastères et participant à la création de manuscrits religieux. Sa mort prématurée en 783, après sa neuvième maternité, souligne combien la figure de la reine pouvait conjuguer maternité chrétienne et influence politique.
Judith de Bavière, la foi mêlée à la lutte

Autre figure importante : Judith de Bavière, seconde épouse de Louis le Pieux, lui-même fils de Charlemagne. Son destin est plus rude, plus controversé et plus exposé aussi. Devenue reine puis impératrice à partir de 819, elle est surtout connue comme la mère de Charles le Chauve et son nom est étroitement associé aux conflits de succession qui ont ébranlé l’Empire.
En effet, elle intervient activement auprès de son époux afin d’assurer à son fils une part de l’héritage impérial, ce qui suscite de fortes tensions avec les fils issus du premier mariage de Louis le Pieux. Son rôle s’inscrit ainsi au cœur des rivalités dynastiques qui affaiblissent l’Empire et conduisent à des affrontements entre héritiers, aboutissant notamment au Traité de Verdun qui entérine sa division.
Judith de Bavière est une figure particulièrement fascinante, car elle illustre parfaitement l’ambivalence du pouvoir chrétien. Dans la réalité carolingienne, foi, péché, devoir et ambition sont étroitement mêlés et Judith incarne cette tension. Elle évolue au sein d’une cour qui cherche à réformer moralement l’Empire - avec le soutien de l’évêque Boniface de Mayence - mais elle doit en même temps agir dans un univers dominé par les luttes de pouvoir et les calculs politiques.
À travers un tel destin se révèle toute la complexité du rôle des reines carolingiennes, bien loin des figures secondaires auxquelles l’historiographie les a longtemps réduites. Reines carolingiennes propose ainsi un véritable changement de regard. Longtemps, l’histoire des premiers siècles médiévaux a privilégié les souverains, reléguant ces femmes au rang de parentes utiles, voire d’intrigantes. Avec cet ouvrage, Laurent Theis prend le contrepied de cette vision et leur restitue toute leur épaisseur historique.
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