Dix ans après sa publication, la conversion missionnaire de la pastorale familiale Amoris lætitia est réellement amorcée. Pour Alex et Maud Lauriot Prévost, auteurs de nombreux ouvrages sur l’évangélisation et le mariage, le chemin proposé par l’exhortation du pape François n’en est qu’à ses débuts.
Beaucoup d’observateurs ou d’acteurs pastoraux s’accordent pour estimer que l’exhortation apostolique Amoris lætitia (AL) a marqué une claire inflexion de la pastorale familiale en France : à sa parution, nous écrivions qu’on pouvait y déceler les ingrédients d’une "bombe pastorale", terme sans doute excessif même s’il est indéniable que de nombreuses promesses de ce texte se sont clairement confirmées, dans le sens d’une véritable "conversion missionnaire" de la pastorale familiale à laquelle ce texte appelait très explicitement (AL, n. 201).
Une approche évangélisatrice
En premier lieu — car c’est nouveau et central comme changement — nous pouvons relever que depuis dix ans s’est développée dans l’Église en France une "annonce renouvelée du kérygme" appliquée au mariage (cf. AL, 207), ce qui change des approches pastorales plus anciennes ou classiques qui étaient le plus souvent, soit surtout doctrinales, moralistes et haut-perchées, soit uniquement centrées sur la dimension humaine et relationnelle de la vie de couple. S’est également généralisée une spiritualité conjugale plus naturelle et accessible au grand nombre, plus vivante et nourrissante, avec la multiplication de l’usage de la louange et de chants d’adoration, d’une très nette amélioration et d’un renouvellement de la qualité musicale des rencontres de couples dans l’Église. Il est de plus aujourd’hui bien plus courant d’aider les couples à prier, de faire prier les couples (même loin de l’Église) en assemblée lorsqu’ils sont réunis, d’entendre des couples (même non-pratiquants) témoigner de leur prière commune.
Ce qui caractérise aussi beaucoup l’impact d’Amoris lætitia est la généralisation progressive — au plan du couple — de la mise en œuvre pastorale du fameux "hôpital de campagne" (AL, 291) si cher au pape François, tout en proposant en même temps une approche évangélisatrice et kérygmatique du mariage tout à fait assumée (AL, 290), dans la suite directe d’Evangelii gaudium, l'exhortation-programme de ce pape et dédiée à la mission (2013). C’est là nous semble-t-il un point d’équilibre et de pertinence de la mise en œuvre d’Amoris lætitia : tout à la fois développer "une pastorale des échecs", de la compassion et de la miséricorde, et "l’effort pastoral pour consolider les mariages et prévenir ainsi les ruptures" (AL, 307).
Une meilleure prise en compte de la diversité des situations
C’est ainsi que nous avons pu constater sur le terrain pastoral une approche bien plus personnalisée de la grande diversité des situations rencontrées en préparation du mariage ou tout au long de la vie de couple, avec par exemple, un recours de plus en plus usuel à des conseils conjugaux (voire à des médiateurs familiaux), et plus largement à des "maisons de la famille" dans de plus en plus de diocèses (type Familya) qui proposent de nombreux services dédiés couple et famille. Il semble clair qu’Amoris lætitia a permis une prise en compte bien plus grande des situations conjugales critiques ou fragiles — voire « hors-normes » canoniques pourrait-on dire — et ce, dans toute leur diversité et complexité avec le fort développement, notamment de la consommation pornographique, de jeunes non-mariés vivant ensemble, de parents solos, de crises conjugales et de divorces, de demandes de personnes homosexuelles...
L’exhortation a contribué à la prise de conscience que la plupart des conjoints sont blessés et fragilisés, que ce soit par des parcours de vie accidentés ou compliqués, des addictions, des burn-out ou ne serait-ce que par l’égoïsme, l’indifférence ou la routine.
En veillant à ne pas tomber dans le relativisme, l’Église a ainsi pris davantage conscience de se garder de juger, de ne pas placer de "douane pastorale" (pape François), de prendre les gens là où ils en sont, de les accompagner pas à pas sur leur propre chemin. Le plus significatif de cette nouvelle approche concerne sans doute les divorcés-remariés : dans certaines conditions et après un parcours de relecture de leurs histoires et de discernement vécu en Église, certains d’entre eux peuvent désormais avoir accès à la communion eucharistique, ce qui a été rendu possible par le texte d’Amoris lætitia (cf. la fameuse note 351).
Processus de libération
Plus largement, Amoris lætitia a permis une prise de conscience assez nouvelle qui a d’importantes répercutions pastorales... et missionnaires : il n’y a pas dans l’Église des couples qui vont bien, qui cochent les bonnes cases, et les autres ! Tous les couples traversent en fait des difficultés, des tentations et des épreuves, voire des crises ; tous les couples ont donc besoin à un plan ou un autre d’accueillir le Salut du Christ dans leur couple et de vivre le kérygme. L’exhortation a contribué à la prise de conscience que la plupart des conjoints sont blessés et fragilisés, que ce soit par des parcours de vie accidentés ou compliqués, des addictions, des burn-out ou ne serait-ce que par l’égoïsme, l’indifférence ou la routine. D’où cette prise en compte accrue aujourd’hui de la nécessité de proposer à tous — époux et couples — des "processus de libération qu’on n’a jamais affrontés" et de "guérison de sa propre histoire" que propose explicitement Amoris lætitia (n. 230). Ainsi, l’Église perçoit bien davantage la nécessité de prévention pastorale envers les couples avant que des situations bien douloureuses ou irrécupérables surviennent, d’où la multiplicité ces dernières années de retraites (Cana, Cénacles pour Couples, Tobie & Sarah...), de parcours (Alpha-Couple, Vivre & Aimer, Amour & Vérité...), d’évènements (St Valentin Autrement...) et de cabinets spécialisés (Mots Croisés, Raphaël...) dédiés au couple.
Le témoignage des couples
Suite aux critiques assez claires de l’exhortation du pape François envers certaines pratiques de la pastorale familiale (cf. AL, 37 à 39), nous sommes témoins depuis dix ans d’une approche pastorale moins élitiste, intellectuelle et doctrinaire, sans doute plus missionnaire et plus humaine : une approche plus vivante qui tente d’aller à l’essentiel, une approche plus existentielle, authentique et prédicative de la part des pasteurs, et de plus en plus de couples eux-mêmes. Notons en effet le grand bénéfice pastoral du recours croissant à des témoignages de couple (cf. AL, 200, 203) rapportant — non pas une vie parfaite et sans faille — mais combien vivre en couple avec le Christ transforme et bonifie la vie conjugale, combien ce chemin avec lui est accessible et fructueux en termes de transformation de l’amour et de la relation des époux, combien peut s’amorcer en chaque couple une "histoire de salut" (AL, 221). Au-delà des témoignages, il est aussi très heureux de voir des couples se lancer dans la prédication (ce qui diffère de l’enseignement) concrétisant là encore une forte invitation d’Amoris lætitia (n. 200) à évangéliser le mariage au nom du Christ pour qu’il remplisse davantage ses promesses de bonheur faites aux époux : qui mieux que des couples peuvent être crédibles en la matière ?
Résistances et manque de ressources
Il n’en reste pas moins que tous ces changements sont progressifs et inégaux sur le territoire, voire connaissent des résistances dans certains diocèses, milieux ou mouvements, et ce, pour des raisons diverses, voire opposées : par conformisme (le fameux "on a toujours fait comme cela"), par crainte de relativisme moral ou doctrinal, par prudence face à une approche missionnaire (assimilée à du prosélytisme) ou par regret qu’Amoris lætitia n’ait pas davantage renversé la table au plan doctrinal, etc.
Néanmoins, le frein majeur à sa mise en œuvre est sans doute le manque de ressources humaines (prêtres et couples), tant en termes de formation que de disponibilité, mais aussi des (très) faibles moyens octroyés par les diocèses à leurs services de pastorale familiale. Malgré cela, nous pouvons nous réjouir que la mise en œuvre pastorale d’Amoris lætitia se soit traduite par une réelle créativité pastorale et missionnaire, que ce soit en termes de parcours, d’événements, d’ouvrages, de débats, de formations, de services, d’applications, de retraites mais aussi tout un vrai travail de réflexion, de prospective, voire de recherche, concernant cette "conversion pastorale" de l’Église au service de la fragilité contemporaine du mariage, et plus largement du lien conjugal.
Conversion missionnaire
Pour résumer, la réception et la mise en œuvre d’AL sont progressives mais loin d’être achevées : certains diront que l’Église est au milieu du gué et d’autres diront qu’elle n’en est qu’à ses débuts, d’autant que de nouveaux champs d’application pastorale l’attendent : par exemple ceux de la parentalité (éducation, transmission de la foi, complémentarité et équilibre père-mère, spiritualité familiale, filiation, liens intergénérationnels,), de la sexualité (après la CIASE et les affaires d’abus, que peut-on dire d’audible et crédible su ce très vaste sujet ?) ou relatif aux nouveaux convertis (catéchumènes et néophytes, baptisés renouant avec la pratique, confirmands adultes...) dont les situations conjugales ne sont pas pour certains « raccord » avec les règles de l’Église. Bref, la conversion missionnaire amorcée par Amoris lætitia est bien amorcée mais n’en est qu’à ses débuts ; elle reste cependant très prometteuse !




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