L’avènement de la spiritualité et le recentrage sur l’Écriture ont été des atouts face aux crises de l’Église. Pour autant, décrypte l’essayiste Jean Duchesne, ils n’ont pas encore ranimé le catholicisme populaire.
L’Église est une institution visible, avec pignon sur rue et des personnalités représentatives dont le renouvellement et le comportement retiennent l’attention médiatique. Elle a donc une image, façonnée de trois façons : d’une part au jour le jour, quand elle prend sa place dans l’actualité parce qu’elle y intervient ou qu’elle est impliquée dans quelque "affaire" ; d’autre part avec un certain recul, par des commentateurs, sociologues et historiens en tout genre ; et enfin par les idées variées et variables que se font d’elle les uns et les autres, en fonction de leurs conditionnements et des circonstances. Or ce ne sont là que des vues très partielles.
Le double assaut de la "Belle Époque"
Pour s’en convaincre, il suffit de regarder comment l’Église a évolué au cours du siècle écoulé. Si l’on s’en tient à ce qui est communément admis, elle a d’abord subi autour de 1.900 un double assaut : du dehors, de la part de l’anticléricalisme qui l’a dénationalisée ; et du dedans avec la crise moderniste. Elle a résisté tant bien que mal. Un compromis avec la laïcité républicaine a pu s’établir après la Première Guerre mondiale où les catholiques ont fait preuve d’un patriotisme exemplaire. Et le raidissement intellectuel de l’antimodernisme a été dépassé dans les années 1960 par le concile Vatican II qui a prôné l'"ouverture au monde".
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La situation de l’Église ne s’est cependant pas améliorée à la fin du XXe siècle. Si la concurrence des idéologies totalitaires a fait long feu (le communisme étant la dernière à baisser pavillon), la sécularisation s’est accentuée et aggravée avec le triomphe de l’empirisme libéral et du matérialisme consumériste. De sorte qu’aujourd’hui, les chiffres annuels de baptêmes, d’ordinations sacerdotales, de mariages et d’obsèques à l’église continuent de baisser inexorablement. D’après les sondages (à prendre tout de même avec des pincettes), à présent moins d’un Français sur trois se déclare catholique, moins d’un sur dix assure prier régulièrement et moins d’un sur vingt (voire trente) est assidu à la messe dominicale.
La réalité sous le visible
Un chercheur a récemment estimé que la "matrice chrétienne" s’était brisée en France (comme un peu partout en Europe de l’Ouest). L’augmentation, ces derniers temps, du nombre de conversions d’adolescents et de jeunes adultes est sensible et non négligeable, mais reste loin de compenser les déficits au niveau des baptêmes à la naissance. Sur le plan politique, les enquêtes montrent que les votes des catholiques se répartissent largement sur tout l’éventail et ils ont perdu tous les débats "sociétaux" dans lesquels ils ont dû s’impliquer : divorce dès 1884 et, sous la Ve République, contraception, avortement, PMA, PACS, "mariage pour tous" (en attendant l’"aide à mourir" ?). Enfin, l’Église paraît divisée, avec d’un côté un "traditionalisme" qui attire pas mal de jeunes, et de l’autre une nouvelle génération de "chrétiens de gauche", proches non plus du marxisme, mais d’un écologisme anticapitaliste.
Au XIXe siècle, le romantisme, amènent certains fidèles à mettre en privé par écrit ce qu’ils découvrent et éprouvent dans leurs prières, oraisons et méditations.
Ce tableau assez sombre est loin de représenter la pleine réalité. Même sans entrer dans la perspective de foi, qui discerne des composantes surnaturelles, un regard plus attentif peut repérer des évolutions en profondeur, moins visibles donc, qui peuvent expliquer à la fois la résilience de l’Église et – mieux que ne le peuvent l’hostilité ou l’indifférence ! – ses difficultés actuelles. On peut ainsi identifier deux révolutions presque souterraines au début du XXe siècle.
Mystique pour tous !
L’une est ce qu’on peut appeler l’avènement de la spiritualité. Jusque-là, on ne connaissait que l’ascèse et la mystique. La seconde — rapport direct avec Dieu — était une grâce redoutable, accordée à de rares privilégiés et exposant aux risques d’exaltations malsaines et de tentations diaboliques. La première, en revanche, consistant non pas tant en privations et mortifications qu’en exercices (askêsis en grec) de piété formelle, était le lot de tous. C’étaient les pratiques et dévotions qui garantissaient à chacun son salut sans qu’il doive s’inquiéter de ses affects.
Au XIXe siècle, cependant, le romantisme, qui promeut l’introspection, et les progrès technologico-économiques, qui offrent du temps libre et de l’instruction, amènent certains fidèles à mettre en privé par écrit ce qu’ils découvrent et éprouvent dans leurs prières, oraisons et méditations. Des proches peuvent trouver ces notes et juger qu’elles méritent publication. Et cette littérature va frayer pour beaucoup les voies d’une relation personnelle avec Dieu.
Un bénéfice indirect du modernisme
C’est ce qui arrive avant la Grande Guerre, quand paraît l’Histoire d’une âme (titre significatif !) de la petite Thérèse de Lisieux, qui est aussitôt un bestseller, puis juste après, quand se répandent des écrits de Charles de Foucauld. Ces réflexions ne contiennent pas de catéchèse, de morale ni d’apologétique et ne se soucient guère de la place de l’Église dans la société, mais elles montrent comment la foi peut être non seulement crue et pratiquée, mais encore intensément vécue. L’expérience abolit ainsi la frontière entre ascèse et mystique et les engloutit dans la spiritualité. C’est l’adhésion qui conditionne la croyance, au lieu de l’inverse.
Le progrès chrétien accroît les exigences et les risques : l’adhésion plus intime stimule la liberté, mais celle-ci reste faillible ; l’immersion dans la Bible et le témoignage argumenté ne sont pas à la portée de tout le monde.
L’autre bouleversement notable est un bénéfice indirect du modernisme. On saisit qu’on ne peut pas abandonner la Parole vivante de Dieu à une érudition qui la dissèque comme du texte mort, tiré d’un passé révolu. On se met donc à l’exégèse. Et à partir de 1950, le succès de nouvelles traductions de la Bible confirme des mutations peu spectaculaires mais substantielles.
Les retombées de la "biblicisation"
C’est d’abord la théologie qui se recentre sur les Écritures, alors qu’au XIXe siècle, on avait cherché, face au rationalisme, à la recaler sur la philosophie de saint Thomas d’Aquin, déclarée pérenne comme matrice de la civilisation chrétienne idéalisée du Moyen Âge. Les méthodes scientifiques de l’exégèse révèlent aussi que la théologie a une histoire qui reste féconde (d’où un retour aux Pères de l’Église). Même chose pour la spiritualité (on apprend à prier avec la Bible) et même pour la liturgie : déjà sous Pie X, on commence à purifier les rituels, pour être plus fidèle aux intentions originelles, tout en favorisant une participation des laïcs, afin de répondre au besoin nouveau d’expérience religieuse. Enfin, cette "biblicisation" encourage à s’associer à l’œcuménisme et à reconnaître le lien ineffaçable avec le judaïsme toujours vivant.
Tout cela est validé à Vatican II. Ce concile ne vient pas de nulle part, même s’il est dû à une initiative de Jean XXIII et si c’est sans doute l’Esprit saint qui lève le blocage antimoderniste. Mais on doit alors se demander pourquoi depuis tout ne va pas mieux, puisque les deux percées du XXe siècle ont été de nettes avancées : l’avènement de la spiritualité rend l’engagement plus authentique et exclut le pharisaïsme ; le recentrage sur les Écritures rend la foi plus solide.
Les risques du progrès spirituel
Mais le progrès chrétien accroît les exigences et les risques : l’adhésion plus intime stimule la liberté, mais celle-ci reste faillible ; l’immersion dans la Bible et le témoignage argumenté ne sont pas à la portée de tout le monde. C’est pourquoi les croyants par choix et dûment formés tendent malgré eux à constituer une élite. Ils s’en trouvent marginalisés, et n’inspirent guère le renouveau d’un catholicisme populaire qui est pourtant désirable, car c’est forcément au sein de toute une culture que l’individu reçoit la foi et que celle-ci se propage, et non en se retranchant dans ces bastions qu’en 1952, Hans Urs von Balthasar demandait prophétiquement de raser.
La priorité est probablement désormais de se faire entendre sereinement, sans s’imposer d’obligation de résultat ni se poser en modèle capable de susciter à la pelle des étalages d’états d’âme aussi instruite qu’émotive. Un des acquis à ne pas brader de ces dernières décennies est que le ressenti dans l’Église sous le regard de Dieu est à la fois un don et une épreuve, et peut être dit mystique pour autant qu’il reste lié à la discipline et à l’obéissance de l’ascèse.












