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Habermas, le philosophe de la discussion en quête de vérité

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Clément Barré - publié le 17/03/26
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Le grand philosophe de "l’éthique de la discussion" est mort ce 14 mars en Bavière à l’âge de 96 ans. Ce théoricien de la démocratie moderne cherchait à faire émerger un commun dans un monde relativiste. L’abbé Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux, rappelle l’échange mémorable qu’il eut avec le cardinal Joseph Ratzinger en 2004, sur la recherche de la vérité dans une société pluraliste. 

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L’Allemand Jürgen Habermas est surtout connu, dans les milieux chrétiens, comme l’un des interlocuteurs les plus stimulants de Joseph Ratzinger. Sa mort, le 14 mars, nous enlève plus qu’un grand philosophe : l’un des derniers grands interlocuteurs de l’Europe chrétienne. Habermas n’était ni croyant, ni allié, ni compagnon de route. Il ne partageait ni la foi de l’Église, ni sa métaphysique, ni son espérance. Mais il appartenait à cette race devenue rare d’adversaires assez sérieux pour obliger l’autre à mieux penser.

La grandeur de Jürgen Habermas

Pour lui rendre hommage, il est utile se replonger dans le dialogue qu’il a mené avec Joseph Ratzinger, dialogue cristallisé dans leur grand débat de Munich en 2004, mais dont on retrouve des échos dans leurs œuvres respectives. Le sujet paraît austère : "Les fondements moraux prépolitiques de l’État libéral". Sous cette formule universitaire se cachait pourtant une question brûlante : qu’est-ce qui permet encore à une société libre de tenir debout ? Qu’est-ce qui empêche la démocratie de devenir une procédure sans âme, une machine qui fonctionne sans savoir pourquoi ?

Jürgen Habermas fut le philosophe d’une intuition très moderne : dans une société pluraliste, on ne peut plus fonder la vie commune sur une vérité révélée que tous ne reconnaissent pas. Il faut donc chercher autrement ce qui est juste. Non plus en le recevant d’en haut, mais en le mettant à l’épreuve de la discussion. La grande question n’est plus : qui possède la vérité ? Elle devient : comment des hommes libres peuvent-ils délibérer de manière assez honnête, assez rationnelle, assez ouverte, pour qu’une décision soit légitime ? Le juste ne descend plus d’un ordre sacré ; il se cherche dans une parole argumentée et partagée. Toute la grandeur de Habermas est là : avoir cru que la qualité de la délibération pouvait protéger la vie commune contre l’arbitraire, la violence ou la domination.

Faire émerger un commun

Cette confiance dans l’éthique de la discussion naît d’une nécessité historique : celle de faire émerger un commun dans un monde qui ne partage plus les mêmes repères ultimes. Quand la loi ne peut plus se déduire d’une transcendance reconnue par tous, il reste à la soumettre à l’épreuve de la parole, de l’argument, de la délibération. Habermas aura été l’un des grands penseurs de cette condition moderne : comment continuer à faire monde commun quand ce monde s’est rendu sourd à la voix du ciel.

Ce qui rend cet échange si précieux, c’est qu’il ne fut ni un duel caricatural, ni une réconciliation molle.

Mais il était trop lucide pour ne pas voir la fragilité d’un tel projet. Une société peut organiser admirablement la discussion et manquer pourtant des raisons morales qui rendent cette discussion possible. Elle peut savoir débattre, voter, arbitrer, et ne plus savoir pourquoi il vaut la peine de vivre ensemble. Elle peut avoir des procédures justes et des âmes épuisées. Habermas lui-même ne réduisait d’ailleurs pas la politique à une simple mécanique délibérative : Benoît XVI relevait chez lui l’idée que le débat public devait demeurer un "processus d’argumentation sensible à la vérité" (Discours à l’université "La Sapienza", Rome, 17/01/2008). C’est beaucoup plus qu’une affaire de méthode. Cela signifie qu’une cité ne tient pas seulement parce qu’elle parle, mais parce qu’elle cherche encore quelque chose qui mérite d’être reconnu comme vrai, juste, bon.

Une question radicale

C’est ici que le dialogue avec Ratzinger prend toute sa profondeur. Le futur Benoît XVI ne répond pas à Habermas par la nostalgie d’une chrétienté perdue. Il pose une question plus radicale : une raison qui ne veut plus recevoir que ce qu’elle produit elle-même peut-elle encore fonder durablement une vie commune ? Ou bien vit-elle, souvent sans le savoir, d’un héritage plus ancien qu’elle continue d’employer après avoir cessé de le reconnaître ?

À relire cet échange aujourd’hui, on a le sentiment d’un débat devenu presque introuvable. Nos sociétés savent encore gérer, réguler, produire des normes. Mais elles peinent de plus en plus à dire ce qu’est une vie bonne, ce qu’est une vérité qui oblige.

Ce qui rend cet échange si précieux, c’est qu’il ne fut ni un duel caricatural, ni une réconciliation molle. Jürgen Habermas obligeait le christianisme à accepter l’épreuve de la traduction, à parler publiquement sans invoquer d’emblée une autorité que tous ne partagent pas. Joseph Ratzinger, lui, obligeait la modernité séculière à reconnaître que les droits de l’homme, l’idée même de liberté et de solidarité, ne flottent pas dans l’air. Ils ont une histoire. Ils portent un héritage biblique et chrétien que l’Europe moderne aime parfois utiliser tout en feignant de l’avoir dépassé.

Un débat devenu introuvable

À relire cet échange aujourd’hui, on a le sentiment d’un débat devenu presque introuvable. Nos sociétés savent encore gérer, réguler, produire des normes. Mais elles peinent de plus en plus à dire ce qu’est une vie bonne, ce qu’est une vérité qui oblige, ce qu’une civilisation veut transmettre et pourquoi elle veut le transmettre. C’est sans doute pour cela que le dialogue entre Habermas et Benoît XVI garde une telle force. Il ne portait pas seulement sur la religion ou sur la laïcité. Il portait, plus profondément, sur la possibilité même d’un monde commun.

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