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L’Église face à la guerre

7 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Michel Cool.

L’écrivain Michel Cool appelle l’Église à actualiser sa réflexion sur la guerre. Celle-ci pourrait être inspirée par l’exemple de la résistance spirituelle des combattants chrétiens de la Seconde Guerre mondiale, dont se recommande le philosophe Emmanuel Tourpe dans son essai sur la "Politique de l’amour".

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Le philosophe et théologien Emmanuel Tourpe commence son nouveau livre Politique de l’amour (Éditions du Cerf) par un hommage appuyé aux résistants chrétiens de la première heure ayant succombé au nazisme : le pasteur et théologien protestant allemand Dietrich Bonhoeffer exécuté par pendaison ; Hans et Sophie Scholl, piliers du réseau de résistance munichois "La rose blanche", assassinés la tête tranchée à la hache ; Franz Jägerstatter, objecteur de conscience autrichien, mort sur la guillotine… Tous ont subi des morts violentes et barbares parce qu’ils avaient clairement choisi la Croix du Christ contre la croix d’Hitler. Leur résistance avait pris différentes formes : les armes du sabotage et des attentats pour les uns, les armes de l’esprit et de la sédition intellectuelle pour les autres. Il n’empêche que leur résistance à tous était intrinsèquement et purement spirituelle. Ils puisaient dans les mêmes ressources du christianisme, leur extraordinaire force d’âme pour défier l’hitlérisme, en allant même jusqu’au martyre.

Contempler, discerner, agir

Cet hommage de l’auteur, en forme de dédicace, n’est pas anodin. Son livre ambitionne clairement de redonner du souffle et de la chair, autrement dit, une vitalité renouvelée, aux intuitions devenues évanescentes de l’Action catholique. Son projet me rappelle cette confidence de Jean-Marie Lustiger, alors cardinal-archevêque de Paris : "Ce n’est pas parce que l’Action catholique s’est dévoyée en militantisme politique, qu’il ne faut pas chercher à retrouver ses intuitions éminemment mystiques." Celles-ci sont résumées dans la devise désormais célèbre : "Voir, juger, agir". C’est-à-dire : contempler la Parole de Dieu, voir le monde avec discernement, puis agir en conscience. La résurrection de cette mystique chrétienne de l’action est plus nécessaire et urgente que jamais pour le philosophe. L’extrême polarisation des opinions, visible dans la société comme dans l’Église, engendre, estime-t-il, une désunion, une confusion et une cécité préjudiciables à la possibilité d’agir en vérité. Autrement dit, pour un chrétien, à la lueur du Christ.

La mémoire des Résistants

Après quatre-vingts ans de paix et de développement spectaculaires en Europe, la guerre est de retour sur son sol et un peu partout. La fin brutale de cette parenthèse historique, exceptionnelle depuis l’Antiquité romaine, nous a pétrifiés. Nous assistons avec des sentiments mêlés d’hébétude et d’impuissance, à cette sorte de "retour à la normale" : celui du triomphe, sans retenue, du cynisme et de la brutalité. Celui aussi du recul impitoyable du respect des règles de justice et de la personne humaine. Que faire pour sauver l’amour de cette tyrannie requinquée de la méchanceté et de la raison du plus fort ? Pour Emmanuel Tourpe, la seule politique chrétienne qui vaille est celle de l’amour. Une politique, prend-il soin de préciser, débarrassée de tout radicalisme idéologique de droite ou de gauche et de toute récupération partisane. Cette politique affranchie n’est pas pour autant désincarnée et déréalisée, sinon elle trahirait le christianisme. Alors ? Au lieu de se lamenter, de se planquer ou de servir de petits télégraphistes à des propagandes qui, malgré leurs apparences, se fichent royalement du Royaume, Emmanuel Tourpe propose d’incorporer à cette politique de l’amour, en particulier, l’héritage théologique et humaniste des chrétiens qui ont résisté à la barbarie nazie.

On reste surpris que quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, l’Église catholique n’ait pas mieux valorisé les vies et les témoignages de ses enfants qui sont tombés, les armes à la main, pour que la croix du Christ ne soit pas terrassée par une croix gammée diabolique. Les béatifications et les canonisations décidées par Rome ont toujours principalement concerné des victimes des persécutions (par exemple, Édith Stein et Maximilien Kolbe) ou des déportations en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO) (par exemple, le jociste Marcel Callo et les cinquante militants ouvriers catholiques béatifiés le 13 décembre 2025 à Notre-Dame de Paris). Le prix du sang payé par ces martyrs d’une violence institutionnalisée valait d’être porté sur les autels. Mais pourquoi le sang versé sur les champs de bataille par des religieux et des prêtres engagés dans la France Libre, quinze d’entre eux ayant été faits Compagnons de la Libération, n’aurait-il pas une portée spirituelle, elle aussi, digne d’être érigée en témoignage chrétien exemplaire ?

La logique de communion

En lisant le livre que Gérard Bardy leur a consacrés (Les Moines-soldats du Général, Plon), on est frappé par l’odeur de sainteté avec laquelle certains ont accompli leur mission jusqu’au sacrifice suprême. Ce n’était pas par bellicisme revanchard qu’ils agissaient, mais poussé par un esprit de résistance spirituelle contre le bellicisme réel de prédateurs sans foi ni loi. Leur force d’âme — dont on ne sait plus ce qu’elle signifie aujourd’hui — se transformait volontiers en bonté d’âme. On la vit à l’œuvre, le 6 juin 1944, sur les plages du Débarquement en Normandie : l’aumônier des Français du Commando Kieffer s’était porté sous la mitraille au chevet d’un soldat allemand agonisant pour lui donner les derniers sacrements. "Agir sans haïr" était la devise de son cœur de prêtre. La logique de communion, en perdition dans nos sociétés civiles et religieuses minées par l’individualisme, et qui taraude toute la réflexion de l’auteur de Politique de l’amour, était bien opératoire dans la geste héroïque des chrétiens de la Résistance.

Penser la guerre

Mais à quoi peut rimer une politique de l’amour dans le contexte belligène actuel ? C’est la question qu’on se pose en refermant le livre majeur d’Emmanuel Tourpe. C’est une question qui s’impose aussi maintenant aux autorités doctrinales, diplomatiques, intellectuelles et morales de l’Église. Celle-ci peut-elle continuer à risquer son crédit en renvoyant dos-à-dos, comme l’avait fait précédemment le pape François, un envahisseur déterminé et agressif et sa victime contrainte de se défendre pour survivre ? Son successeur le pape Léon, fils de saint Augustin, grand théoricien de la doctrine de la "guerre juste", a rectifié le tir en parlant, il y a peu, du "peuple ukrainien torturé". Son bras droit à la Curie romaine, le cardinal secrétaire d’État, Pietro Parolin, a épinglé, par ailleurs, les "guerres préventives" d’une administration américaine faisant peu de cas des règles du droit international pour imposer ses vues. Toutefois l’accélération rapide de l’histoire convoque l’Église à actualiser sa réflexion sur la guerre. Une pensée devant intégrer toutes les nouvelles donnes stratégiques — géopolitiques, militaires, économiques — et éthiques créées par le retour des idées impériales sur l’échiquier mondial. Une pensée actualisée qui incorporerait aussi, plus clairement, le testament spirituel des résistants chrétiens du XXe siècle au totalitarisme.

Pratique

Politique de l’amour, Emmanuel Tourpe, Cerf, 2026, 339 pages, 24,90 euros.