Chacun façonne ses propres barbares et se complaît à se faire peur en les attendant ou bien à désirer qu’ils apporteront avec eux un bouleversement nécessaire. Dans l’espérance, l’esprit découvre que certains barbares imaginés n’existent pas et que d’autres surgissent, plus insidieux car rongeant l’âme.
Dans une grande ville française, se trouve, parmi d’autres boutiques de luxe, un magasin de mobilier design, pièces uniques et contemporaines d’Élizabeth Garouste, de Mattia Bonetti et autres noms de prestige, galerie à l’enseigne suivante : En Attendant les Barbares. Meubles épurés et précieux, en matières nobles, qui, par leur élégance et leur sobriété, ne font guère penser aux barbares qu’ils sont censés attendre. De quels barbares s’agit-il d’ailleurs ? Nulle indication ne donne le début d’une réponse. Comme souvent, il faut se tourner vers les poètes pour y voir plus clair.
Un dénouement inattendu
À la fin du XIXe siècle, le Grec Constantin Cavafis composa un de ses plus célèbres poèmes sous le titre : En attendant les barbares. Il n’y est point question de guéridons et de fauteuils. Pourtant, la fondatrice de cette galerie d’art fut inspirée par les vers de ce poète : "Pourquoi nous être rassemblés sur la Place ? Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd’hui. " Suit la constatation que les sénateurs demeurent inactifs puisque les barbares édicteront leurs lois ; que l’empereur est assis sur son trône à la porte de la ville pour accueillir en grande pompe le chef des barbares ; que les consuls et les préteurs revêtent leurs toges pourpres pour éblouir les barbares ; que les rhéteurs sont absents car les barbares ne sont pas sensibles aux mots et aux discours. Et puis, soudain, un dénouement inattendu :
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D’où vient, tout à coup, cette inquiétude
et cette confusion (les visages, comme ils sont devenus graves !)
Pourquoi les rues, les places, se vident-elles si vite,
et tous rentrent-ils chez eux, l’air soucieux ?C’est que la nuit tombe et que les barbares ne sont pas arrivés.
Certains même, de retour des frontières,
assurent qu’il n’y a plus de barbares.Et maintenant qu’allons-nous devenir, sans barbares.
Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution.
Des ennemis imaginaires
Chacun façonne ses propres barbares et se complaît à se faire peur en les attendant ou bien à espérer qu’ils apporteront avec eux un bouleversement nécessaire. Il semble que l’homme cultive volontiers cet effroi intérieur qui dessine en lui des ennemis imaginaires, plus dangereux que les adversaires ou les envahisseurs de chair et d’os. Cette attente intense occupe l’esprit, détourne de la réalité, entretient les sentiments les plus troubles et se termine dans la déception et la frustration. Telles sont les trente années passées dans la forteresse au milieu du désert par l’officier Drogo, héros malgré lui du Désert des Tartares, chef-d’œuvre de Dino Buzzati. Arrivé là lieutenant, scrutant chaque jour l’horizon et guettant l’apparition d’un ennemi qui ne montrera jamais le bout de son nez. Lorsque, gravement malade, il est rapatrié vers l’arrière, c’est alors qu’il va croiser des renforts montant en sens inverse vers le front car les « barbares » ont fini par surgir. Il affrontera seul dans une chambre d’auberge le combat commun à tout homme : la mort. En lieu et place d’attendre des hommes cuirassés, il aurait dû centrer son attention sur l’ennemie faucheuse et écouter le murmure de ses démons intérieurs. Il s’était laissé piéger par le temps :
Oh, il est trop tard pour revenir sur ses pas, derrière lui le grondement de la multitude qui le suit, poussée par la même illusion, mais encore invisible sur la route blanche et déserte. […] À un certain moment, un lourd portail se ferme derrière nous, il se ferme et est verrouillé avec la rapidité de l’éclair, et l’on n’a pas le temps de revenir en arrière.
Seule la mort pouvait encore lui appartenir : "Sois brave, Drogo, c'est la dernière carte – va à la mort comme un soldat et laisse ta vie ratée avoir du moins une bonne fin." La qualité de l’objet de l’attente signe la "réussite" d’une existence, non point selon des critères humains et mondains mais au regard du trésor de l’âme.
Une vieille histoire
L’attente désordonnée des barbares est une vieille histoire. Il nous est rapporté à quel point le sac de Rome le 24 août 410 par Alaric le Wisigoth et ses troupes ébranla tout l’empire. Ces barbares, précédés par une réputation et une terreur ayant mené à mal toutes les populations, devinrent enfin une réalité, cruelle. L’épreuve la plus crucifiante fut l’attente indéfinie, l’imagination galopante, les rumeurs contradictoires. Saint Jérôme, du cœur de sa grotte de Bethléem eut du mal à se remettre de ce choc et qualifia Rome de "tombeau du peuple romain". Saint Augustin prit de la hauteur et rédigea La Cité de Dieu, à la fois pour défendre le christianisme accusé d’avoir été à l’origine de la décadence et pour inviter à porter un regard surnaturel sur ces royaumes tous promis à la poussière à l’inverse de la patrie éternelle.
Lui aussi connaîtra, à la fin de sa vie dans sa ville d’Hippone, l’encerclement par les barbares, les Vandales. Il mourra le 28 août 430, sans doute de faim, au cours du siège, n’assistant pas à la prise de la cité. Il avait prévu ces malheurs, ne cessant jamais de prodiguer consolations et encouragements à ses ouailles terrifiées par l’attente des barbares. Il savait que les pires barbares étaient ceux tapis dans l’âme et dont les armes sont plus tranchantes que celles des soldats les mieux entraînés.
Les faux barbares et les vrais
Une femme forte et un pape ne craignirent pas de faire face aux barbares, protégeant ainsi des peuples apeurés et prisonniers de leur terreur : sainte Geneviève à Lutèce et saint Léon le Grand à Mantoue, tous deux résistant à Attila et à ses Huns. Geneviève de Nanterre mobilisa les Parisiens prêts à livrer leur cité en 451 en les exhortant ainsi : "Que les hommes fuient, s’ils veulent, s’ils ne sont plus capables de se battre. Nous les femmes, nous prierons Dieu tant et tant qu’Il entendra nos supplications." Les habitants ne fuient pas et Attila passe son chemin en mettant fin au siège. Quant à Léon Ier, en 452, il s’avança au-devant du redoutable Hun, dans tout l’appareil de sa grandeur et le persuade de faire demi-tour. Il est dit qu’Attila aurait vu dans les airs les saints Pierre et Paul brandissant des épées. Dans les deux cas, ces êtres de Dieu n’ont pas cédé à leur peur. Ils ont regardé la réalité avec foi et confiance car leur attente ne se résumait pas à celle de possibles ou réels barbares. Leur attente était ancrée en Dieu. Lorsque l’esprit se cabre en pliant devant les fantasmes et l’écheveau de l’imagination vagabonde, l’être se paralyse et demeure fixé sur cet horizon d’où peuvent et doivent apparaître tous les cataclysmes.

L’absence même de l’irruption des barbares déstabilise car toute l’existence s’était focalisée sur cette attente irrationnelle. En revanche, lorsque l’esprit est docile, qu’il est capable de maîtriser et de mesurer ses émotions, il découvre que certains barbares imaginés n’existent pas et que d’autres surgissent, plus insidieux car rongeant l’âme.
Attendre dans l’espérance
Telle est l’attente dans l’espérance : "Mais ceux qui espèrent dans le Seigneur prendront une force nouvelle ; ils prendront des ailes comme les aigles, ils courront, et ne se fatigueront pas ; ils marcheront et ne défaudront pas" (Is 40, 31). Il est possible que les ailes ne soient pas toujours celles des nobles rapaces, mais cela importe peu : les ailes d’une petite mésange suffisent pour prendre son envol et pour surplomber alors toutes les menaces barbaresques.












