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Thomas d’Ansembourg : “Nous préférons souvent un inconfort connu à un confort encore inconnu”

Thomas d'Ansembourg : "Nous ignorons la puissance de transformation qui est en nous"
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Anna Ashkova - publié le 13/03/26
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"Nous disposons, pour nous transformer et transformer notre monde, d’un pouvoir aussi considérable qu’ignoré." Tel est le credo du psychothérapeute Thomas d’Ansembourg. Dans son ouvrage "Te changer toi peut tout changer", il révèle les mécanismes invisibles qui nous empêchent de vivre et propose une voie concrète pour se transformer soi-même et transformer la vie autour de soi. Entretien.

Le psychothérapeute Thomas d’Ansembourg accompagne depuis plus de trente ans des personnes dans leur transformation personnelle et observe comment les croyances et habitudes de pensée façonnent bien plus l’existence que les conditions de vie réelles. Dans son nouvel ouvrage, Te changer toi peut tout changer (ed. Harper Collins), paru le 4 février 2026, il met en lumière plusieurs systèmes de pensée qui enferment et limitent notre regard sur la vie, nos relations et le monde. Plutôt que de subir des schémas répétitifs de souffrance, d’épuisement ou de rapports de force, le conférencier international invite à déprogrammer ces mécanismes pour se créer une vie réellement choisie dans la joie et la gratitude.

Aleteia : Vous identifiez plusieurs systèmes de pensée et de croyances qui nous enferment. Vous les appelez des “enfer/mements”, avec ce jeu de mots très parlant. Comment se forment ces programmations et en quoi peuvent-elles devenir dangereuses, jusqu’à nous rendre la vie presque infernale ?
Thomas d’Ansembourg : Oui, ils se forment par contagion, par mimétisme et par imprégnation sociale. Nous faisons, en quelque sorte, du copier-coller de ce qui se passe autour de nous dans la société. C’est pour cela que je les ai appelées des cultures. Nous aurions pu grandir dans une famille où les valeurs sont différentes et où ces cultures ne se manifestent pas réellement. Mais, malgré cela, nous baignons globalement dans ces représentations à travers la scolarité, puis le travail et les différents groupes sociaux que nous fréquentons. Elles constituent une sorte d’ambiance générale. Et, précisément pour cette raison, nous ne les percevons pas comme limitantes ou enfermantes. Nous ne voyons pas le piège.

Justement, pourriez-vous nous éclairer au sujet de ces cultures ?
La première et la plus dramatique est la culture du malheur. Elle confine parfois au culte du malheur : le goût du drame, l’attachement à la souffrance, la capacité incroyable à voir systématiquement le verre à moitié vide plutôt qu’à moitié plein. C’est une très vieille habitude qui, en partie, peut s’expliquer de façon reptilienne pour des raisons de survie, d’être attentif aux risques.

Aujourd’hui, on assiste à une surenchère d’informations qui peut nous déprimer si nous ne sommes pas vigilants.

Avec l’intensification des communications, nous sommes informés immédiatement du moindre glissement de terrain à l’autre bout du monde ou de la moindre rafale de mitraillette. Ces tensions et ces calamités ont toujours eu lieu. Mais aujourd’hui, on assiste à une surenchère d’informations qui peut nous déprimer si nous ne sommes pas vigilants. Nous avons besoin d’être mieux informés pour regarder le monde avec un regard beaucoup plus objectif, car il se passe sur la planète infiniment plus de belles choses que de mauvaises.

La deuxième culture fait référence aux rapports de force combatifs et au goût de l'affrontement. Nous avons du mal à nous écouter pour tenter de bien nous comprendre mutuellement et de chercher ensemble ce qui nous rassemble. Nous sommes très tôt éduqués dans la compétition et dans la prétention d'avoir raison contre l'autre. Nous avons appris à filer doux pour nous mettre à l'abri d'une agression ou à agresser nous-mêmes pour nous protéger. C'est une programmation dont nous avons absolument besoin de nous défaire. Nous devrions, au contraire, apprendre dès la maternelle que le désaccord et les frictions font partie de la vie et qu'il est nécessaire de s'asseoir pour se comprendre, afin de développer une capacité d'écoute qui va bien au-delà de nos habitudes.

Beaucoup de gens ignorent qu'ils ne savent pas écouter. Ils prennent leurs attitudes de conseils, de consolations ou de solutions pour de l'écoute, alors qu’écouter, c’est savoir se taire. Les gens sont surpris de réaliser ce qui se dégage lorsqu'ils s'écoutent eux-mêmes : l'écoute intérieure, personnelle, mais aussi, la capacité à mieux écouter les autres. Quand on sait écouter, l’écoute peut opérer de transformations et de pivotements inattendus.

Qu'en est-il des autres cultures ?
Le troisième mécanisme, c'est la culture de la méfiance et de la contraction-fermeture face à la nouveauté et au changement, alors que la vie est faite de transformations successives. Nous avons besoin d’accueillir ces changements et de ne pas nous attacher à ce qui est en train de s'en aller, car il est légitime que les choses s’en aillent, qu’il y ait des deuils à faire et que nous évoluions. Cependant, beaucoup de tensions naissent de notre peur du changement et de notre tendance à nous accrocher à un inconfort connu plutôt que d’aller vers un confort encore inconnu. C’est un biais de conformité, un biais de sécurité.

Beaucoup de gens se retrouvent déchirés entre le besoin de changement et le besoin de sécurité. Il est nécessaire d’apprendre à mutualiser ces tensions, à sentir qu’elles peuvent se polliniser.

Il y a aussi la culture qui divise, sépare, démantèle et met les choses à distance les unes des autres, au lieu de favoriser une vision inclusive et une compréhension de l’interconnexion. Une des manifestations les plus criantes de cette culture de la séparation est la pensée binaire, qui oppose des polarités de nos êtres ou de nos choix plutôt que de les faire se polliniser. Beaucoup de gens se retrouvent déchirés entre le besoin de changement et le besoin de sécurité. Il est nécessaire d’apprendre à mutualiser ces tensions, à sentir qu’elles peuvent se polliniser. On peut progresser en mûrissant la tension entre ces différentes polarités pour qu’une nouvelle façon d’être se mette progressivement en place. Enfin, la culture de la lutte contre le temps est source d'épuisement face auquel nous mettons en place des mécanismes compensatoires : consommation de drogues, de stupéfiants, de médications diverses ou d’alcool. Il y a enfin la prétention de l’homme à se considérer en dehors de la nature, et donc au-dessus d’elle, pour pouvoir en abuser, la gaspiller, voire la détruire.

Une fois qu’on a pris conscience de ces “enfer/mements”, comment peut-on commencer à s’en libérer concrètement ?
Il faut travailler l’hygiène de conscience, exactement comme nous l’avons appris il y a 60 ans pour notre hygiène corporelle. Ces gestes sont devenus des standards. Nous devons désormais développer des rituels et des pratiques d’hygiène psychospirituelle, qui nous paraîtront à terme tout aussi évidents. On ne sortira pas de chez soi sans avoir pratiqué, ne serait-ce qu’un peu, la méditation, la gratitude, la louange et la présence à l’infini en soi.

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Beaucoup de personnes semblent aujourd'hui marquées par la méfiance ce qui finit parfois par entamer la confiance en soi. Comment recréer cette confiance — en soi, dans les autres et dans la vie — dans un monde qui paraît parfois anxiogène ?
Nous avons besoin de renouer avec la personne unique que nous sommes et de commencer à l’apprécier. Il est également nécessaire de s’accorder un moment de jeûne de surinformation afin de prendre soin de sa vie intérieure. Je propose, d’ailleurs, un rituel : prendre trois minutes, trois fois par jour, pour une véritable présence à l’être que nous sommes. Tous ceux qui jardinent savent qu’il ne suffit pas de rester deux heures devant une laitue ou un géranium pour qu’il grandisse, mais qu’un soin régulier et attentif est nécessaire pour entretenir cette pousse. Il en va de même pour la vie intérieure. Cela passe par l’attention, l’écoute, la célébration de ce qui va bien, de ce qui nous réjouit, de ce qui nous enchante et qui donne sens à notre vie (cela passe aussi par le questionnement sur ce sens). Il s’agit de célébrer ce qui va, plutôt que de se plaindre de ce qui ne va pas.

S’il y a bien un enjeu dont la planète et l’humilité ont besoin, c’est que nous nous réjouissions, que nous soyons heureux d’être là, et que nous apportions solidarité, entraide et joie.

Vous évoquez aussi l’idée que certaines personnes n’osent pas être heureuses, ou pensent ne pas mériter le bonheur. D’où vient cette difficulté à accueillir la joie dans nos vies ?
C’est une des conséquences de la culture du malheur : comment pourrais-je être heureux alors qu’il y a tant de souffrance dans le monde ? Si notre attention est constamment sollicitée par toutes les préoccupations de la planète, nous n’avons plus la moindre énergie pour nous réjouir. Nous en venons à considérer qu’il est illégitime de porter attention à la joie, alors même que la misère est partout. Mais ce n’est pas ainsi que l’on peut aider le monde à aller mieux. S’il y a bien un enjeu dont la planète et l’humilité ont besoin, c’est que nous nous réjouissions, que nous soyons heureux d’être là, et que nous apportions solidarité, entraide et joie. Nous ne pouvons pas aider autrui à mieux vivre si nous-même nous vivons mal.

Mais comment concrètement cultiver cette joie profonde ?
En le souhaitant d’abord, et en utilisant les occasions de la journée, qu’elles soient soutenantes ou contrariantes, pour affiner notre quête de la joie : Comment puis-je sentir que je peux établir de plus en plus, à l’intime de moi, ce rayonnement de joie ? C’est du même ordre que si, un jour, j’entends un trompettiste ou un pianiste jouer merveilleusement bien, et que je me dis : "j’ai envie d’apprendre la trompette ou le piano." Il y a un désir qui s’intensifie en moi. Petit à petit, je vais mettre en place le changement. Je vais m’informer, suivre des cours, demander un peu d’accompagnement, et acquérir la maîtrise. C’est la même chose pour les mathématiques ou les langues étrangères : je décide d’un apprentissage, et je le mets progressivement en place. Il en est de même pour la joie !

Nous devons instaurer dans nos vies une discipline de paix, des processus de pacification, la reconnaissance des belles et bonnes choses, la gratitude, ainsi qu’une attention à la souffrance et à la peine.

D’ailleurs, c’est exactement du même ordre en ce qui concerne la paix : elle ne va pas tomber du ciel. Nous devons instaurer dans nos vies une discipline de paix, des processus de pacification, la reconnaissance des belles et bonnes choses, la gratitude, ainsi qu’une attention à la souffrance et à la peine — non pas pour s’y complaire, mais pour observer comment nous pouvons transformer ces expériences et ainsi nous forger un mental de paix.

Justement, vous écrivez que la gratitude doit devenir un enjeu de santé publique. Quel serait un premier petit pas très simple que chacun pourrait faire pour cultiver davantage cette gratitude au quotidien ?Rendre grâce en toute chose et en tout temps. Ne pas s’asseoir devant une assiette sans rendre grâce pour ces légumes, cette viande ou ce poisson qui ont été cultivés quelque part par quelqu’un, qui ont été préparés… Lorsque l’on vit dans cette conscience que rien ne se fait par hasard, la vie en devient beaucoup plus belle. De nombreuses études menées dans le cadre de la psychologie positive montrent d’ailleurs que les personnes qui prennent quelques moments de gratitude par jour bénéficient d’une meilleure santé et manifestent beaucoup plus de bienveillance.

Le titre de votre livre invite à se questionner : en changeant nous-même, pouvons-nous aussi changer le monde ?
Peut-être pas le monde en général, mais nous pouvons changer un écosystème. Dans mon ouvrage, je donne l’exemple d’un père qui se transforme en réalisant qu’il n’écoutait pas son fils, et depuis qu’il l’écoute vraiment, il retrouve un "nous" joyeux. Ce père n’a pas changé son adolescent, il a changé sa façon d’être avec lui. La puissance de transformation qui est en nous est aussi considérable qu’ignorée. C’est incroyable de constater combien nous pouvons aller bien au-delà de nos croyances frileuses. Nous ignorons complètement le potentiel de changements qui est en nous. J'invite à comprendre que se changer soi-même a un impact social !

Pratique

Te changer toi peut tout changer, Thomas d’Ansembourg, Harper Collins, février 2026.
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