Au lendemain de son prix Nobel, le grand poète polonais Ceszlaw Milosz déclarait : "Nous sommes la périphérie." Il prononça ces mots à Berkeley dont les étudiants ne doutaient pas d’être le centre du monde, comme l’avaient cru les jeunes premiers du Quartier latin dans les années 1930. Peu après Milosz, Jean-Edern Hallier, que nous avons tort de négliger, prophétisa "la mort de l’Atlantisme" et "la montée de l’homme Pacifique, du Coréen, du Chinois, le triomphe de l’homme bridé". C’était en 1988.
Un conflit révélateur
Nous y sommes : le nouveau conflit du Proche-Orient est un révélateur. L’Amérique monte en première ligne pour défendre la civilisation contre la barbarie islamique : c’est la réalité. Cependant, la guerre d’Iran apporte à la Russie l’argent du pétrole qui lui manquait pour financer sa guerre contre l’Europe et à la Chine le crédit politique qu’elle désirait en l’installant dans le rôle de stabilisateur du monde : c’est aussi la réalité. L’avenir du monde se joue en Asie, son centre. L’Amérique n’a jamais été aussi forte ni aussi proche du collapsus qu’au moment où elle se mêle à nouveau de l’avenir des peuples. Son offensive contre la dictature iranienne ouvre une ère tumultueuse dans les relations internationales, avenir rendu incertain pour le monde des démocraties autant que pour les autres. Qui peut prédire quand la guerre finira et ce qui en résultera ? Allons-nous vers le chaos ? À quoi ressemblera le monde d’après ?
L’Europe mercantile désarmée
La crise encore virtuelle de l’Amérique aura été précédée par celle de l’Europe, canard sans tête qui fit illusion pendant quelques décennies en s’agglutinant autour d’un projet mercantile qui trahissait sa vocation de chrétienté. Les trois pères de l’Europe, Schuman, Adenauer, Gasperi, qui tous allaient à la messe, ne l’avaient pas voulu ainsi. Même le quatrième, Jean Monnet, qui lui n’allait pas à la messe, regretta d’avoir engagé la construction européenne par et pour l’argent : "Si c’était à refaire, je commencerais par la culture", aurait-il dit. Trop tard. Il avait commencé par le charbon et l’acier. Il n’y a plus de sidérurgie européenne, plus de charbon. L’Europe s’est construite par l’argent ; elle est en train de périr par l’argent. Sa part dans la richesse mondiale a été divisée par deux en trente ans. On nous expliquait il y a peu qu’il n’y a pas de culture française. Plus d’argent, pas de culture. Au nom de quoi voulons-nous continuer à faire la leçon au monde ? L’Europe est désarmée au matériel comme au spirituel. Elle se divise à tout propos. Elle ne sait quelle posture adopter pendant que l’Amérique, armée au spirituel et au matériel, fait la guerre à sa place et se lance dans une imprévisible aventure.
Quelles valeurs défendons-nous contre le terrorisme ? Des deux côtés de l’Atlantique, on ne répond plus la même chose.
Les civilisations sont mortelles, avait rappelé Valéry au lendemain de la Première Guerre mondiale. À la veille de mourir lui-même au lendemain de la Seconde, il réitéra son diagnostic. Les civilisations sont mortelles, tout le monde l’a compris. Nous pouvons ajouter que nous savons désormais que leur agonie n’est pas une partie de plaisir.
Le syndrome de Millau
Avec ou sans Donald Trump, le type d’homme occidental est en train de passer la main. Il avait fallu trois siècles pour que l’Empire romain cède la place : la disparition de l’Occident post-moderne va évidemment plus vite. Comme toujours, la division s’installe dans le monde qui se défait. L’Amérique et l’Europe ont cessé de s’aimer — c’est accessoire — et elles ont cessé de porter le même message — c’est fondamental. Quelles valeurs défendons-nous contre le terrorisme ? Des deux côtés de l’Atlantique, on ne répond plus la même chose. Ainsi se produit le syndrome des cent kilomètres de Millau. Cette célèbre course de fond aveyronnaise possède ceci de particulier qu’a un certain moment du parcours, les premiers du peloton y croisent les derniers. Les coureurs en tête descendent déjà la côte de Sainte-Affrique quand les derniers la montent encore en ahanant.
Deux mondes se croisent et se toisent. Ainsi de la vieille Europe : elle en est encore à gravir dans la souffrance la pente wokiste quand Amérique dévale la route du retour aux valeurs traditionnelles. Ce mouvement de balancier asymétrique signe précisément la mort de l’Atlantisme, quarante ans après le diagnostic d’Hallier. La civilisation occidentale ne sait plus qui elle est. L’Europe elle-même est de plus en plus divisée. Loin d’avoir accéléré l’intégration du Vieux Continent, la politique de Donald Trump aura exacerbé ses divisions internes.
L’Évangile, notre seul recours
Ne nous représentons pas les temps de décadence comme des périodes voluptueuses où les peuples repus vivent sur leurs acquis. Ce sont des époques de violence. Il faut anticiper une émeute sur le pont du Titanic. Dans la violence qui s’annonce, le message de l’Évangile sur lequel l’Europe s’est construite autrefois sera bientôt notre seul recours et notre seul ralliement.









