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Tartuffe au secours de la censure en Belgique

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Henri Quantin - publié le 11/03/26
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Au nom de la "démocratie", un journal belge a été blâmé pour avoir publié sans réserve le discours d’un dirigeant américain. Qu’en aurait pensé Molière ? se demande l'écrivain Henri Quantin.

 "Le lecteur est suffisamment intelligent pour lire un texte sans qu’on lui impose en permanence une interprétation." Les commentateurs d’Aleteia donneront sûrement raison sans réserve à Étienne Dujardin, fondateur et directeur du journal 21News ! Pour avoir retranscrit l’intégralité du discours du vice-président américain J.D. Vance à Munich, le 14 février 2025, Étienne Dujardin a néanmoins été tout récemment rappelé à l’ordre par le Conseil de déontologie du journalisme belge. La faute du journal ? Avoir manqué à la "déontologie et particulièrement à la responsabilité sociale qui lui incombe". En ne prenant pas explicitement ses distances avec le discours cité, 21News a pris le risque "de rendre le public hostile au fonctionnement des démocraties européennes ou d’inciter au racisme, à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les migrants". 

Le crime odieux d’avoir prié

Dans un discours qui frappa fortement les esprits en février 2025, J.D. Vance, on s’en souvient, donna aux Européens une leçon de démocratie qui avait peu de chances d’être applaudie de tous. Il y rappelait que les Soviétiques ont "censuré les dissidents, fermé les églises, annulé les élections", mais que "grâce à Dieu, ils ont perdu la Guerre froide". Il y déplorait aussi le recul de la liberté d’expression en Angleterre, en évoquant une injustice peu susceptible de trouver place sur le service public :

Il y a un peu plus de deux ans, le gouvernement britannique a accusé Adam Smith-Connor, un physiothérapeute de 51 ans et ancien combattant de l’armée, du crime odieux d’avoir prié en silence pendant trois minutes à 50 mètres d’une clinique d’avortement. Il n'a gêné personne, n'a pas interagi avec qui que ce soit, il a simplement prié en silence. Après que les forces de l'ordre britanniques l'ont repéré et lui ont demandé pourquoi il priait, Adam a simplement répondu que c'était au nom de son fils à naître que lui et son ancienne petite amie avaient avorté des années auparavant.
Les policiers n'ont pas bougé. Adam a été reconnu coupable d'avoir enfreint la nouvelle loi gouvernementale sur les zones tampons, qui criminalise la prière silencieuse et d'autres actions susceptibles d'influencer la décision d'une personne à moins de 200 mètres d'un centre d'avortement. Il a été condamné à payer des milliers de livres sterling de frais de justice au ministère public.

Relire Molière

Nécessité de contextualiser ? Obligation de dire que c’est très mal de raconter une telle anecdote ? En l’occurrence, la seule précision utile que pourrait donner un journaliste, s’il juge ses lecteurs inaptes à comprendre tout seuls, concernerait l’ironie de la formule "crime odieux d’avoir prié en silence" : le lecteur formé depuis sa naissance par des médias soumis à "la déontologie et particulièrement à la responsabilité sociale" pourrait bien la prendre au premier degré. Et quand Vance conclut par un hommage à Jean-Paul II, "l’un des plus extraordinaires défenseurs de la démocratie sur ce continent ou sur tout autre", le même lecteur, au contraire, croira sans doute à de l’ironie.

Devant ce blâme pour absence de prise de distance offusquée, on songe à la fameuse didascalie [indication scénique, Ndlr] que Molière a ajoutée à une tirade de Tartuffe : "C’est un scélérat qui parle." Citons le passage concerné, dans la certitude qu’on ne relit jamais Molière en vain. Tartuffe, pour rappel, s’adresse à Elmire, la femme de son hôte, Orgon, caché sous la table (Elmire espère que son mari sera ainsi enfin désaveuglé sur les impostures de son protégé) :

— Tartuffe —
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
Le Ciel défend, de vrai, certains contentements,
C'est un scélérat qui parle.
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention.

"C’est un scélérat qui parle"

Est-ce une précision de ce type que le comité belge attendait du journal ? Fallait-il noter régulièrement en marge les signes d’une désapprobation ? Le discours de J.D. Vance exigeait-il une litanie de didascalies critiques, désignant les nouvelles "scélératesses" : "C’est un Américain qui parle", "C’est un trumpiste qui parle", "C’est un anti-communiste qui parle", "C’est un catholique qui parle"… ?

Dans un passionnant article de la Revue Bossuet, Laurent Thirouin a joliment montré que trois hypothèses étaient possibles pour expliquer que Molière ait choisi d’ajouter sa "didascalie", alors même que la scélératesse de Tartuffe ne fait de doute pour à peu près personne (à part le grand Louis Jouvet, mais c’est une autre question). La première hypothèse, la plus spontanée, est que Molière prend ses distances avec les paroles de l’imposteur. En glosant, cela donne : "C’est un scélérat qui parle. Il ne s’agit pas de maximes soutenables, ni à prendre au sérieux ; ne soyez pas choqués." En cela, Molière romprait un peu avec la logique théâtrale — l’absence de narrateur —, pour rappeler une évidence parfois oubliée par les censeurs : l’auteur ne se confond pas avec son personnage. Pour Vance, le journaliste aurait alors dû indiquer en note : "Vous voyez bien que personne ne peut défendre le droit à prier en silence. Nous ne citons ce discours caricatural que par obligation — déontologie ? — professionnelle."

Auto-censure

La deuxième hypothèse, soutenue par les tenants d’un Molière libertin militant, est que la didascalie est écrite par un dramaturge triomphant. Ayant finalement gagné la bataille contre les censeurs, Molière ironiserait une nouvelle fois sur leur aveuglement. La glose serait alors : "Ne venez pas me reprocher ces mots, n’oubliez plus que c’est un scélérat qui parle." Allant plus loin, certains commentateurs y voient une stratégie habile : faire mine de condamner les propos de Tartuffe, tout en suggérant qu’on peut effectivement s’accommoder du Ciel, pour d’autres raisons que lui. "Auto-censure équivoque", écrit Christian Biet : Tartuffe est un scélérat en tant que dévot hypocrite, mais la leçon masquée est celle d’un athée éclairé, faisant un pied-de-nez provocateur à ses ennemis. Vos scrupules religieux sont en effet ridicules, leur glisserait-il indirectement : vous avez tort, mais d’autres ont raison de dire la même chose que vous. 

Cette hypothèse est un peu plus ardue à adapter à Vance, mais le jeu n’est pas impossible. Un journaliste islamo-gauchiste pourrait ainsi écrire : "C’est un catholique intégriste dangereux qui parle", tout en prêchant par ailleurs qu’un musulman a parfaitement raison de revendiquer le droit de prier dans la rue. Le défaut de cette hypothèse, Thirouin le montre parfaitement, est que, dans la tirade en question, Tartuffe ne parle pas comme un libertin qui se moquerait des interdits célestes, mais... comme un jésuite. Il parle même exactement comme le jésuite dont se moquait Blaise Pascal dans Les Provinciales.

La cause de Dieu ou de la démocratie

Aussi la troisième hypothèse est-elle celle d’une prise de distance à l’endroit de la casuistique trop accommodante. Glosé, cela donnerait : "Ne vous trompez pas : ce que vous lisez n’est pas parole de jésuite, mais parole de scélérat." Resterait alors à savoir si les propos d’un jésuite à la morale relâchée et ceux d’un authentique scélérat sont très différents. Un homme de Port-Royal aurait peu de doutes sur la réponse... Molière, en cette affaire, reprendrait en somme paradoxalement les critiques formulées par les "jansénistes", pourtant grands ennemis du théâtre. L’auteur de Tartuffe pourrait d’ailleurs signer, pour sa défense, les mots de Blaise Pascal dans Les Provinciales : "En vérité, mes Pères, il y a bien de la différence entre rire de la religion, et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes." Confondre ces deux rires est de fait le propre des censeurs... et des athées militants.Dans la préface de Tartuffe, Molière notait aussi : "[Les Hypocrites] n’ont eu garde d’attaquer [ma Comédie] par le côté qui les a blessés ; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu." Remplacer Dieu par "démocratie" et vous avez sans doute la méthode de bon nombre de Comités de déontologie. Ces mêmes comités, cela va sans dire, dénoncent tous avec vigueur les "crimes odieux" de l’Ancien Régime, à commencer par la censure. Le lecteur, heureusement, est assez intelligent pour n’avoir nul besoin qu’on lui précise que ce sont des scélérats qui parlent.

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