C’est un bien étrange destin que celui du fascisme, idéologie écrasée sous le poids des armées alliées et de ses propres crimes, mais qui en réalité n’aurait jamais disparu. Depuis 1945, tout mouvement se réclamant de la défense des valeurs traditionnelles, tout personnage public exprimant des idées patriotiques ou souverainistes, tout parti contestant les idéologies progressistes s’est retrouvé ipso facto marqué — à vie — au fer rouge du fascisme. Or, cette condamnation relève d’une manipulation politique, imposée par la gauche, laquelle a relégué le fascisme à l’extrême-droite, pour mieux l’identifier à la droite, en gommant au passage tous les éléments rappelant les origines socialistes du mouvement mussolinien.
Une idéologie socialiste et nationaliste
La disputatio entre historiens, à propos de la définition du fascisme, repose sur l’absence d’un corps de doctrine clair, ce qui favorisa la multiplicité des courants au sein des Chemises noires, chaque fasciste défendant en quelque sorte son propre fascisme. Commençons toutefois par insister sur sa nature spécifiquement italienne et sur le poids du Risorgimento, à savoir le mouvement unitaire italien qui associa au XIXe siècle dans un même combat l’unité nationale et la lutte révolutionnaire contre les régimes monarchiques traditionnels de la péninsule. Mais ce furent ensuite les secousses provoquées sur le corps politique italien par la Grande Guerre puis la crise de l’après-guerre qui enfantèrent ce mouvement issu de la réconciliation entre le socialisme et la révolution. Si le fascisme est mort, c’est bien parce que le monde qui l’a engendré a disparu.
Rappelons que le fait d’avoir été nationaliste, anticommuniste, darwinien, brutal, colonisateur, antisémite, expansionniste ne permet pas de classer le fascisme dans la catégorie des idéologies réactionnaires. Les hiérarques du régime fasciste, venus pour la plupart des rangs de la gauche modérée ou extrême — Mussolini le premier — gardèrent de leur engagement socialiste l’adoration de l’État ainsi qu’une démarche constamment tournée vers le "peuple" contre la bourgeoisie. Le fascisme peut donc être défini comme une idéologie socialiste et nationaliste, révolutionnaire et donc totalitaire, tout aussi anticommuniste qu’antilibéral, aspirant à la régénération de la société italienne, à l’enfantement d’un homme nouveau et à la création d’un État inédit qui, à l’aide d’un parti unique, contrôlerait la société et les individus. La révolution fasciste était institutionnelle, sociale et anthropologique.
La haine de la bourgeoisie
Du jacobinisme, le fascisme hérita du concept de démocratie totalitaire, de souveraineté populaire et d’un patriotisme tyrannique et exclusif. De la modernité, lui vinrent son dessein démiurgique de régénération du peuple, tout autant que sa politique culturelle, son art, son exaltation du sport, ses techniques de propagande les plus contemporaines (la radio comme le cinéma). Du socialisme enfin, l’absolutisation de l’État, la haine des valeurs bourgeoises et le rejet du libéralisme. Son antibolchevisme se nourrit de son nationalisme, et non d’un quelconque conservatisme. Pourtant, dira-t-on, le régime défendait les valeurs familiales et luttait contre l’homosexualité. Or, c’est ce que faisait Staline en URSS à la même époque, dans une identique volonté totalitaire de contrôle des corps. Autre prétendue dérive droitière, celle de l’antisémitisme dans lequel le fascisme sombra à partir de 1938, alors que cette politique discriminatoire exprimait, outre l’influence des théories raciales venues d’Allemagne, la haine de la bourgeoisie et du capitalisme, à l’instar de l’antisémitisme de gauche du XIXe siècle. Staline, encore une fois, y sombra lui aussi dans les années 1950.
L’héritage patriotique et souverainiste de la gauche
Le fascisme s’appuya certes sur l’Église catholique pour gouverner mais la papauté, consciente d’avoir affaire à une sorte de paganisme, condamna dans deux encycliques son nationalisme, ses prétentions étatistes et éducatives. Le patronat lui apporta lui aussi son appui mais Mussolini plaçait ses espoirs de troisième voie dans le corporatisme dont il espérait qu’il pût "réaliser un socialisme logique et sans improvisation". Enfin, un classement du fascisme à l’extrême-droite, du fait de son nationalisme, reviendrait à faire l’impasse sur tout l’héritage patriotique et souverainiste de la gauche, présent depuis la Commune de Paris jusqu’aux régimes chinois, nord-coréen et khmer rouge. Le fascisme à l’extrême-droite ? L’antifascisme à l’extrême-gauche ? Une telle vision ne correspond pas à la réalité historique. À vrai dire, la frontière sépare, depuis 1789, la droite qui croit en la nature inaliénable de l’être humain, et la gauche qui le conçoit comme un objet malléable soumis à ses projets de transformation et d’amélioration. Le fascisme, on le devine sans difficulté, se classe dans la seconde catégorie et ne relève donc pas du conservatisme. Mussolini lui-même l’affirma au journaliste Yvon de Begnac : "Je me refuse, affirma-t-il, de qualifier de droite la culture dont ma révolution a donné l’origine […]. La culture fasciste, qui récupère les valeurs de tout le XIXe siècle italien, n’est pas de droite."
Pratique :









