Peu à peu, le salon de l’appartement familial est devenu un atelier d’art. Anne-Lise y déroule les étoffes sur lesquelles elle travaille et les étire sur des cadres bien exposés à la lumière. Dans un meuble, des fils de coton, de laine ou de soie sont rangés soigneusement par couleur. Des boîtes presque innombrables renferment paillettes, perles et pampilles. "Heureusement la famille me soutient dans ma nouvelle vie", sourit-elle.
Pour devenir brodeuse, Anne-Lise Mesnard a tourné le dos à son travail de traductrice dans le domaine juridique et financier. Un travail de précision qui, sur ce point, offre une certaine ressemblance avec la minutie de la broderie. Mais le parallèle s’arrête là car c’est par défaut que l’artiste a opté pour le Droit et les langues. "Je suis tombée dans le fil quand j’étais petite, avoue-t-elle, grâce à une grand-mère qui était mercière et une autre qui était petite-main dans la haute-couture. Adolescente, je voulais faire un métier d’art, mais mes parents m’ont dit de suivre une voie et des études classiques. J’ai obéi mais cela a causé une blessure."
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Un retour à la broderie
À 50 ans, elle se réveille : "Je réalise que je suis adulte et que pourtant, je continue à vivre la vie que mes parents ont prévue pour moi." Son père lui offre de quoi suivre une retraite artistique avec une brodeuse. C’est le déclic. "Cela a été mon retour à la broderie." C’est aussi une sorte de réparation qui l’apaise car c’est précisément le cadeau de son père qui lui permet de "suivre la voie qu’il ne lui avait pas autorisée".

Ensuite des portes s’ouvrent. Positives, comme cette formation du Greta des métiers du Design et de la mode, qui lui permet de faire des études de brodeuse dans un lycée professionnel. Ou négatives comme l’arrêt brutal de son métier de traductrice : "Du jour au lendemain, mon métier est mort, tué par l’Intelligence artificielle". Mais au lieu de se lamenter, elle y voit le signe que sa nouvelle vie est désormais dans la broderie.
Broder pour participer au bonheur des gens
Aujourd’hui, Anne-Lise Mesnard travaille sur deux axes. Le premier pour les mariages, les cérémonies, les fêtes. "J’aime tout ce qui est joyeux et j’ai envie de participer au bonheur des gens", dit-elle. Quand elle œuvre directement avec des créateurs, elle brode le tissu avant qu’il soit coupé. Mais elle brode également des robes de mariée du commerce (prêt-à-porter ou seconde main). Quand elle orne un vêtement ou un accessoire (comme un nœud papillon par exemple), elle aime aussi qu’il puisse être réutilisé pour d’autres occasions ou pour d’autres personnes de la famille.

L’autre axe de son travail, dont la brodeuse cherche encore le bon mot pour le définir, c’est la "réparation créative". Cela s’apparente au Kintsugi japonais, cet art qui consiste à réparer des poteries cassées en mettant en valeur les fêlures par de l’or. "Je remplace un défaut par quelque chose qui embellit la pièce et la rend plus précieuse". Elle travaille ainsi sur le plaid en cachemire d’une cliente. Offert par son mari, il a malheureusement été mangé par les mites mais elle y attache une très grande valeur sentimentale. "Nous avons décidé de remplacer les trous de mites par des fleurs en laine brodées."
Pourquoi Anne-Lise Mesnard est-elle heureuse quand elle brode ? "C’est un travail très méditatif rythmé par l’aiguille ou par le petit bruit du crochet de Lunéville qui perce le tissu pour fixer des pièces (des perles par exemple). Je suis assez dynamique et ce travail me met dans un état de paix intérieure. Parfois, cela demande une telle concentration que l’on se met en apnée". Mais si elle oublie parfois de respirer, le souffle créatif, lui, est toujours là.












