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Le défi du nouvel américanisme

La Maison Blanche, Washington DC.

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Jean Duchesne - publié le 09/03/26
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Les États-Unis défendent-ils leurs intérêts ou des idéaux ? Si l’histoire montre qu’ils ont toujours oscillé entre les deux, relève l’essayiste Jean Duchesne, le problème est en réalité spirituel. Comme l’avait déjà relevé Léon XIII.

Après les coups de force des États-Unis au Venezuela puis en Iran (en attendant Cuba ?), sans consulter ni prévenir et encore moins enrôler leurs alliés historiques, on peut se demander si le fossé ne se creuse pas irrémédiablement entre l’Amérique et l’Europe. Déjà, il y a un peu plus d’un an, le 15 février 2025, dans un discours retentissant, le vice-président J.D. Vance a accusé le "Vieux" Continent de renier ses idéaux démocratiques affichés, en censurant l’objection de conscience et la liberté d’expression, en annulant des élections (ce qui était arrivé peu avant en Roumanie) et en ne contrôlant pas assez les flux migratoires. Est-ce si surprenant ? Et d’abord, est-ce si nouveau ? Il n’est pas inutile de faire un peu d’histoire.

Un tableau déjà contrasté jusqu’au temps des deux Napoléon

Commençons en rappelant que ce sont des immigrants quittant l’Europe sans regret — pour chercher fortune, ou pour échapper soit à la misère, soit à des persécutions religieuses — qui créent les États-Unis après avoir obtenu l’indépendance par les armes. Certes, cette guerre est menée contre l’Angleterre et avec le concours de la France. Mais le commerce reprend assez vite avec la première, tandis que l’idylle avec la seconde tourne à l’hostilité réciproque quand les Américains cessent de rembourser aux révolutionnaires ce qu’ils devaient à Louis XVI et se dotent d’une marine pour protéger leurs navires marchands de corsaires comme Surcouf.

Leur sympathie va pourtant au Royaume-Uni, avec lequel ils ont une "relation spéciale" pour des motifs économiques et culturels (la langue et le protestantisme), et aussi à la France, alors seule république parmi les grandes nations d’Europe.

Bonaparte ne leur vend (pas cher) en 1803 la Louisiane (qui comprend tout le Midwest) que parce qu’il sait ne pouvoir la défendre après l’échec de l’expédition qu’il a envoyée à Saint-Domingue. En 1823, le président Monroe établit la "doctrine" que toute intervention des puissances coloniales au "Nouveau Monde" menacerait la sécurité des États-Unis. À l’époque, cette mise en garde vise surtout l’Espagne et le Portugal. Mais elle vaut plus tard pour Napoléon III, qui profite de l’affaiblissement américain dû à la Guerre de Sécession pour s’ingérer au Mexique et l’encourager à récupérer le Texas et l’Arizona. Après avoir maté les rebelles confédérés, l’Union nordiste masse des troupes sur sa frontière sud, et soutient l’opposition bientôt victorieuse au régime mis en place par les Français, contraints à se retirer.

De la Guerre de Sécession à la Première Guerre mondiale

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, les immigrés arrivent par millions, principalement de toute l’Europe. L’Amérique prospère et s’étend à l’Ouest jusqu’au Pacifique. En 1900, avec la "politique du gourdin" du président Theodore Roosevelt durcissant la "doctrine" de Monroe, les États-Unis s’imposent comme gendarme de tout le continent et aussi puissance majeure à l’échelle planétaire. Ils ne s’engagent cependant qu’au bout de près de trois ans dans la guerre totale et suicidaire qui se livre en Europe et retentit partout dans le monde. 

Leur sympathie va pourtant au Royaume-Uni, avec lequel ils ont une "relation spéciale" pour des motifs économiques et culturels (la langue et le protestantisme), et aussi à la France, alors seule république parmi les grandes nations d’Europe. La statue de la Liberté, œuvre de Bartholdi, Viollet-le-Duc et Gustave Eiffel, accueillie à New York en 1886, témoigne de cette proximité. Ce qui néanmoins déclenche l’arrivée des Américains sur le front en 1917, alors qu’ils aident déjà matériellement et financièrement Anglais et Français, ce n’est pas la défense d’idéaux "humanistes" communs, ni même le torpillage de cargos et de paquebots par des sous-marins allemands, mais le danger d’une agression mexicaine à l’instigation de l’Empire germanique, qui a déjà facilité le retour en Russie de Lénine pour qu’il renverse le tsar.

De la Seconde Guerre mondiale à nos jours

Les États-Unis s’abstiennent d’ailleurs de rejoindre la Société des Nations après la Première Guerre mondiale et c’est à nouveau plus de deux ans après le début de la Seconde qu’ils entrent en lice : il faut l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941. Malgré la brutalité sans précédent de bombardements comme celui de Dresde et du recours à l’arme atomique à Hiroshima et Nagasaki, l’Amérique fait figure, après la victoire de 1945 sur la barbarie nazie et l’impérialisme nippon, de champion du Bien moral et universel. Et elle conserve cette posture pendant la Guerre froide, face au totalitarisme soviétique et bientôt chinois.

On trouve donc toujours une tension entre de froids calculs (pas forcément avisés) de boutiquiers cupides et un idéalisme généreux en naïve quête d’approbation générale

Ce prestige est sérieusement écorné par la Guerre au Vietnam (1955-1975). Mais il résiste avec la conquête de la Lune en 1969 (en dépassant les Russes dans la maîtrise de l’espace) et jusqu’à l’effondrement du bloc communiste à partir de 1989. Cette suprématie est amplifiée par l’avènement du numérique, où des firmes américaines dominent le marché. Ce triomphe est néanmoins vite contesté : si les États-Unis imposent le droit à la tête d’une large coalition dans la Guerre du Golfe (1990-1991), ils échouent en Somalie (1993-1994) et, en réaction aux attentats islamistes de 2001 sur leur sol, en Irak (2003-2011) et en Afghanistan (2001-2021).

Entre réalisme et idéalisme

La faillibilité militaire américaine est aggravée par le soutien accordé pendant la Guerre froide à des dictatures, pourvu seulement qu’elles soient anticommunistes. Et si les Européens de l’Ouest sont protégés sous le parapluie de l’OTAN, ils savent qu’indépendamment des droits de l’homme, les Américains sont réalistes et préfèrent éviter l’affrontement avec Moscou. L’automne 1956 est particulièrement significatif : ils laissent les chars russes réprimer une insurrection populaire à Budapest, et humilient Britanniques et Français en les obligeant à se retirer du canal de Suez, vital pour leur approvisionnement en pétrole et repris (avec l’aide d’Israël) au leader anticolonialiste égyptien Nasser, soutenu par l’URSS, qui l’avait nationalisé.

Il est incontestable que la Bible et l’Évangile ont été déterminants dans la culture aux États-Unis, en leur attribuant le rôle messianique de nouvelle Terre promise.

Les historiens Arthur M. Schlesinger, père (1888-1965) et fils (1917-2007), ont théorisé que les États-Unis ont toujours oscillé entre un isolationnisme où compte d’abord la défense de leurs intérêts immédiats, et un expansionnisme où ils s’attachent à répandre leurs "valeurs". On pourrait supposer que c’est une alternance entre un pragmatisme presque cynique et un idéalisme généreux. En fait, les repliements égoïstes sont marqués par l’exaltation des vertus nationales, déclarées universellement enviables et rejetées par simple méconnaissance. Et les périodes plus altruistes favorisent un certain impérialisme techno-économico-culturel.

De Léon XIII à Léon XIV

On trouve donc toujours une tension entre de froids calculs (pas forcément avisés) de boutiquiers cupides et un idéalisme généreux en naïve quête d’approbation générale. Les arbitrages sont souvent dictés par l’opinion publique, toute-puissante depuis qu’en 1936 George Gallup (1901-1984) a rendu "scientifiques" et inesquivables les sondages dérivés de procédés de marketing. La supériorité du niveau de vie en Amérique est souvent au moins implicitement tenue pour un effet et un reflet de celle des nobles principes mis en œuvre dans la Constitution.

Si l’on admet que l’économie dépend largement de la conjoncture, y compris internationale, et de percées technologiques peu anticipables, il s’avère que beaucoup reste dépendre de l’état d’esprit du moment, c’est-à-dire des réactions qu’inspirent les convictions fondatrices dans un contexte déstabilisateur. Il est incontestable que la Bible et l’Évangile ont été déterminants dans la culture aux États-Unis, en leur attribuant le rôle messianique de nouvelle Terre promise. Ce mythe, essentiellement protestant et même puritain au départ, s’est sécularisé et tente à présent des catholiques qui soutiennent la politique du président actuel, afin de résister au "wokisme", où l’on peut voir un christianisme "gauchisé" et distordu sur le mode européen. Or il y a là comme une résurgence de l’américanisme (théorie d’un catholicisme foncier et inconscient des États-Unis) condamné par Léon XIII en 1899 dans la Lettre apostolique Testem benevolentiæ nostræ. Le défi que s’inflige l’Amérique est donc finalement d’ordre spirituel, et il n’est pas douteux que Léon XIV n’y est pas moins sensible que son prédécesseur dont il a tenu à reprendre le nom.

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