Avec les élections qui viennent, les municipales en 2026, puis les présidentielles en 2027 — avec, sait-on jamais, des législatives avant ou après : tout est possible, c’est le jeu de la vie… —, les clivages français vont, sans aucun doute, s’exacerber. Et, comme l’Église est, quoi qu’elle en veuille, solidement ancrée en ce monde-ci, elle va en subir les contrecoups. Au plan intra-ecclésial, on peut en effet parier, sans prendre trop de risques, que vont se réactiver, se manifester et s’intensifier des polarisations plus ou moins fortes, liées en particulier à la lente mais certaine croissance électorale au plan national de la dite extrême-droite en toutes ses facettes.
Polarisations catholiques
Parmi les catholiques pratiquants, cela se traduit par une "extrême-droitisation" récente du vote qui tranche avec une longue (mais pas immémoriale : il suffit de penser ne serait-ce qu’aux années 1920-1930…) réticence. Le poids relatif des intransigeants à propension ethno-nationaliste y a augmenté. Leur dynamique militante s’est renouvelée. Ils ont en partie imposé dans les années 2000-2015 les critères de ce que devrait être un vrai vote catholique — les "principes non négociables", avec la mise en avant de l’opposition au libéralisme culturel en matière de mœurs. Ils ont aussi bénéficié de la volontaire patrimonialisation politique du catholicisme, destinée à s’opposer à ce qui est perçu comme une islamisation de la France. Ils profitent de ressources médiatiques et financières mises à leur disposition par de fortunés entrepreneurs, et tissent des liens avec des organisations antimodernes et ethno-nationalistes états-uniennes.
En partie est apparue en retour ce qui est peut-être une nouvelle génération de catholiques opposés au libéralisme économique et à l’ethno-nationalisme. Elle s’est notamment exprimée dans la défunte revue Limites, dont un dérivé est désormais la toute jeune publication Le Cri. On peut y trouver des lieux emblématiques (le Dorothy Café à Paris), un collectif intellectuel (Anastasis) et un rendez-vous annuel (Festival des poussières, depuis 2023). Elle bénéficie de ce qui demeure du "catholicisme de gauche" et de l’élan réimpulsé au catholicisme partiellement transigeant, partisan d’une lecture "ouverte" de Vatican II par le pontificat de François.
Pratique chrétienne de la vie politique
Bref les clivages politiques entre catholiques militants et pratiquants s’affirment plus nettement, à l’instar de ce qui se produisit à la fin du XIXe siècle, lorsque le catholicisme intransigeant s’était en partie fractionné en groupes divergents — les opposants au libéralisme économique d’un côté, les opposants à l’État moderne de l’autre, pour faire vite. Il en fut aussi de même à la fin des années 1960 et au début des années 1970, lorsque l’antilibéralisme économique catholique avait pris la couleur d’un philo-socialisme, au moment où Vatican II avait déstabilisé les défenseurs d’une intransigeance aspirant à restaurer une chrétienté. Alors, les divergences avaient été suffisantes et le fait Vatican II suffisamment massif pour que l’épiscopat français ait jugé bon de proposer une espèce de mode d’emploi de la vie politique pour les catholiques. Après trois ans de travail, Pour une pratique chrétienne de la politique avait été publié en 1972.
D’une certaine manière, le texte faisait de la célébration de la messe et de la communion des croyants au même pain eucharistique un signe politique.
Un des enjeux du texte était de déterminer le rapport des catholiques pratiquants et militants au marxisme, soit à la CGT et au PCF — c’était le bon vieux temps… Un autre enjeu était ecclésiologique : accepter que la conflictualité politique puisse avoir des effets dans le corps ecclésial au point de remettre en cause son unité. Le document abandonnait l’ecclésiologie intransigeante imposée en 1927 lors de la condamnation de l'Action française, soit l'expulsion du politique hors de l’Église : il ne pouvait exister en son sein de légitimes regroupements affinitaires sur des bases politiques. Désormais, la division politique était acceptée, notamment en raison de la valorisation de l’autonomie des réalités terrestres posée à Vatican II. Cependant, elle était aussi relativisée, d’abord par le biais du maintien d’un jugement moral sur les options politiques (certaines sont impossibles). Ensuite, c’était surtout l’affirmation qu’était nécessaire pour les catholiques d’être capables de vivre la communion eucharistique comme signe eschatologique d’unité donné et voulu par Dieu, malgré leurs oppositions, leurs confrontations et leurs détestations politiques.
Communion eucharistique
D’une certaine manière, le texte faisait de la célébration de la messe et de la communion des croyants au même pain eucharistique un signe politique. À rebours des congrès ne réunissant que des partisans des mêmes idées politiques, à rebours des cérémonies totalitaires unissant par le charisme du prophète-dictateur, à rebours des techniques d’unification par la force du centralisme démocratique, la messe devenait le lieu d’une assomption sans négation de la pluralité dans l’unité, affirmation publique et pacifique que la modernité libérale et ses dérivés totalitaires étaient fondamentalement incapables de réaliser l’union des hommes et la gestion pacifique de leurs différences et désaccords qu’ils promettaient réaliser.
Le défi de la communion eucharistique, serait-ce aujourd’hui encore un rêve épiscopal ?
Évidemment, comme la très grande majorité des textes épiscopaux des années 1970 (ou d’avant, ou d’après, d’ailleurs), celui-ci suscita nombre de polémiques, focalisées notamment sur le rapport au marxisme — la grande question de l’heure, après Mai 68, le Congrès d’Epinay et dans un contexte de Guerre froide latente : autres temps, autres mœurs. La dimension la plus provocatrice du texte, celle qui appelait à la communion eucharistique entre catholiques ennemis politiques, passa à l’as. Peut-être aurait-il fallu que les choses fussent nommées par leur nom pour qu’il y eut des conséquences : qu’il était possible et nécessaire qu’une messe fut célébrée par un prêtre encarté à la CGT et qu’il y communie avec un militant PS, un adhérent bon teint gaulliste et un ancien OAS. Si l’on transposait la situation aujourd’hui, on aurait une messe célébrée par un prêtre diocésain où il communierait avec un membre d’Academia christiana, un candidat zemmouriste, un militant LR, un incertain marcheur renaissant et un rédacteur du Cri, spécialement réunis pour ce faire.
Le droit de rêver
Le défi de la communion eucharistique, serait-ce aujourd’hui encore un rêve épiscopal ? Après tout, pourquoi pas ? Même les évêques ont le droit de rêver, histoire d’oublier de temps en temps qu’ils sont surtout désormais des syndics de faillite. Ce pourrait même aussi être un rêve de fidèles, afin de ne pas penser sans cesse qu’il n’y a sans doute qu’eux pour réussir à ce point à se détester les uns les autres, alors qu’ils sont somme toute dans la situation des dodos après l’arrivée des hommes sur l’île Maurice.









