Le Système de l’argent est un roman sur l’effacement de la France et du sens de l’engagement, sous les coups de boutoir du business globalisé. Le personnage principal est un génie de la finance qui veut construire un monde nouveau en privatisant des territoires pour les soustraire aux lois de l’État, aux pesanteurs sociales et à l’insécurité généralisée. Comme souvent dans les dystopies, le mythe totalitaire du bonheur sous contrôle trouve son principal obstacle dans l’amour, l’amitié et le désir de liberté inscrit dans la conscience des peuples. Daniel Rondeau en est convaincu : "l’âme française" ne peut pas avoir dit son dernier mot.
Aleteia : Péguy disait, il y a un siècle déjà, que pour la première fois dans l’histoire du monde, "l’argent est seul face à l’esprit". Il parlait de la puissance de l’argent, vous parlez de son "système" : comment définissez-vous ce système ?
Daniel Rondeau : Le système de l’argent est né de la libéralisation mondiale de la finance et du sabordage progressif de la souveraineté française, souveraineté nécessaire à la souveraineté européenne. C’est un système à deux têtes, Davos, quartier général de nos "élites" globalisées, et Bruxelles, capitale sans mémoire mais non sans lobbies américains, d’une Europe réduite à sa plus simple expression : un grand marché. La première victime de ce système, c’est le peuple, invisibilisé et méprisé, coupé de ses racines vitales, peuple auquel l’on propose d’être moins français. Le Système de l’argent est un roman sur l’effacement du peuple et de nos frontières, sur les dégâts d’un monde sans idéal et qui s’en fait gloire, livré à des "élites" mondialisées insoucieuses du bien commun.
Nous sommes nus. Dans un désert de l’esprit. Seul face à l’argent.
Vous vous souvenez peut-être que l’écrivain égyptien Naguig Mahfouz (1911-2006) avait été victime des poignards des islamistes. Il m’avait dit quand j’étais retourné le voir au Caire sur une péniche amarrée au bord du Nil : "Ces gens-là ne sont pas seulement hostiles aux idées occidentales, ils sont hostiles à la réalité de la vie." Les monstres de tous bords et de tous temps s’arrangent toujours pour maquiller la réalité sous un vernis séduisant de mensonges. L’argent est le vernis de notre époque pour maquiller l’hallucinante opération en cours qui dépossède aujourd’hui les peuples de leur histoire et de leur liberté. L’Europe avait 2000 ans d’avance sur les États-Unis et une grande partie du monde. Notre passé grec et romain, notre christianisme et notre littérature, c’étaient notre force. Le système de l’argent, les gentlemen de Davos, les décideurs sans mandat du peuple d’une Europe qu’il faut absolument réformer, ont tourné le dos à cette force. Nous sommes nus. Dans un désert de l’esprit. Seul face à l’argent.
Dans le roman, le narrateur est un ancien gauchiste épris d’idéal, qui, au fil de sa vie, devient un affairiste cynique, complice des plus grands profiteurs de ce système de l’argent. Il se met ainsi au service de la "Ligue des Territoires de Demain", ces enclaves privées soustraites à la loi des États. Voyez-vous un lien entre l’utopie marxiste et cette dystopie libertarienne disruptive où il sera "interdit d’être asocial" ?
L’homme est nature changeante dans la main du temps, disait saint Augustin. Luc, le narrateur, montre plusieurs visages dans le livre. Premier visage, le rebelle, l’éternel gaucho, au début de ses années de militant. Quand il part travailler à l’usine, l’on change de registre et de profondeur. Luc et son copain Jean-René vont partager la vie ouvrière, servir le peuple. On n’est plus dans la caricature, mais dans une véritable aventure politique et je dirais même spirituelle. Plus proche d’un compagnon de saint Bernard que d’un personnage de Jean-Luc Godard. Plus tard, le vendeur (voleur) de livres dépressif qu’il était devenu est avalé sans même qu’il s’en rende compte par le système de l’argent. Son cœur est mis en sommeil. Anesthésié.
Enfin ces "élites" d’hier et d’aujourd’hui ont en commun de n’avoir ni Dieu ni Maître, ni patrie ni frontière.
L’on peut effectivement établir quelques analogies entre l’univers de nos "élites" mondialisées et les élites du Komintern des années trente. Le peuple n’existe pas, il était parqué sous le communisme loin derrière les façades en toc des villages Potemkine. Aujourd’hui, le peuple n’existe que quand il se révolte, et on lui reproche alors d’être populiste ! Enfin ces "élites" d’hier et d’aujourd’hui ont en commun de n’avoir ni Dieu ni Maître, ni patrie ni frontière. Et ces "élites" vivent et se comportent comme des aristocrates du XVIIIe siècle. Une différence pourtant entre les deux projets : l’utopie communiste prétendait faire le bonheur du peuple (quitte à envoyer les récalcitrants par millions au goulag) tandis que nos "élites" globalisées ne pensent qu’à la survie confortable de leur caste.
Pour autant, ce gauchiste est un esthète, il aime Bach et Barrès et c’est peut-être cela qui le sauve. Vous montrez qu’il y a souvent une ambivalence dans l’humain : les personnages les plus manipulateurs sont aussi attirés par le beau, les racines et une liberté véritable à laquelle finalement ils renoncent. Comment expliquez-vous ce dévoiement de l’engagement ?
Luc ne cultive pas le beau pour le beau. Ce n’est pas un esthète. Il est simplement sensible à la beauté de la création et au mystère du monde. Et il trouve dans une cantate de Bach, BWV 39, "Donne ton pain à celui qui a faim", une réponse à son obsession de justice. Pourquoi Baudelaire se plonge-t-il avec délice dans la lecture de Joseph de Maistre, contrerévolutionnaire patenté, alors qu’il participe avec ivresse aux combats de février et juin 48 ? Ces méditations du soir, c’était aussi pour Luc, je dis bien peut-être, un moyen de fabriquer des antidotes à ses certitudes. Il l’explique lui-même : "Le soir dans notre fatigue, après l’ivresse de la journée, on se laissait bercer par quelque chose qui nous échappait. Des portes s’ouvraient. Qu’y avait-t-il derrière ces portes ? Où nous emmenait la musique ? La puissance des mots ? Vers quel courage ? Nous n’en savions rien…" Et s’il renonce à la Révolution, c’est parce qu’il a compris que la vraie justice n’était pas de ce monde.
La fiction seule, me semble-t-il, a le pouvoir de rendre visible la réalité de la vie, ce qui est tenu à l’écart de nos regards...
Un personnage fugitif joue un rôle important, sinon décisif, dans votre roman : Sœur Lucie, une ermite catholique qui vit seule dans la nature et la prière. Personne ne la connaît vraiment, mais tous la vénèrent. Quel est son message ?
C’est le père Serge Bonnet o.p. qui avait attiré mon attention sur les ermites il y a plus de trente ans. Sœur Lucie, rescapée d’une communauté dissoute par un cardinal belge, a choisi, en accord avec son évêque, de vivre seule sur le mont Thomis en respectant l’essentiel des règles de son ancienne communauté. Sœur Lucie nous rappelle aussi que Le Système de l’argent est un roman sur l’engagement. J’ai été dans la peau de Luc quand j’étais jeune. Les ailes de nos rêves avaient été coupées. Il faut bien, un jour, revenir des Croisades. Que fait-on quand la chevalerie est terminée ? Vers quoi se tourne-t-on ? L’argent ? Le pouvoir ? Le sexe ? Le Rotary ? Le Traveller’s ? Les petits arrangements entre amis ? Non. Cervantès, présent à la victoire de Lépante, où il avait perdu un bras — on l’avait surnommé le manchot de Lépante — ayant renoncé aux joutes et aux combats, se tourne vers la littérature, "cette invention qu’il a reçue du ciel et dont il est le plus fier". J’avais moins de 30 ans. Et j’avais alors décidé que si je ne pouvais pas changer le monde, j’allais passer ma vie à le raconter. Sœur Lucie vit sans être vue dans la réalité paysanne d’une province française, et jette chaque nuit le manteau de sa prière sur ceux qui l’entourent et souvent l’ignorent. Elle est invisible comme la population des villages avoisinants (des paysans, des artisans, des professeurs, des immigrés, etc.), et quand elle les rencontre, à la fin du roman, elle leur dit : "Nous sommes tous des ouvriers avec Dieu." Ces gens résistent à leur façon au rouleau compresseur du système de l’argent. Ils continuent à croire à leur pays, à aimer leur profession, à aimer, et à vouloir qu’un jour l’ange vienne. J’avais besoin du roman pour les faire exister. La fiction seule, me semble-t-il, a le pouvoir de rendre visible la réalité de la vie, ce qui est tenu à l’écart de nos regards, de chercher la vérité absolue et intime de chaque chose, et peut-être de faire vivre l’âme française, ce mystère d’Histoire, de fraternité et de Saint Langage (Saint langage, honneur des hommes, écrivait Valéry) qui sera notre oxygène pour le futur.
Propos recueillis par Philippe de Saint-Germain.
Pratique :
Rencontre avec Daniel Rondeau, à l’occasion de la sortie de son roman Le Système de l’argent, mardi 10 février, 20h30, Paris Espace-Bernanos, 4 rue du Havre 75009 Paris.









