"Je vous rappelle, quatre drones viennent de s’abattre sur un camp de Kurdes iraniens réfugiés en Irak, à une quarantaine de kilomètres de la frontière iranienne", nous glisse Dorothée Olliéric au téléphone. Quelques heures plus tard, elle confirme l’entretien. "C’est une journée normale sur le terrain", explique-t-elle depuis son hôtel en Irak, où elle couvre l’actualité liée au Moyen-Orient depuis l’opération menée par les États-Unis et Israël en Iran, le 28 février. Si, pour ceux qui ne sont pas habitués à ce type d’attaques, les bombardements sont très impressionnants, pour cette journaliste et grand reporter à France Télévisions, c’est devenu courant. Depuis plus de trois décennies, elle arpente les champs de bataille, de la Tchétchénie au Mali, de l’Afghanistan à l’Ukraine. Son credo : raconter la guerre à hauteur "d’hommes et de femmes". Après un premier succès en librairie, elle publie le 11 mars la version poche de Maman s’en va-t-en guerre (éd. Litos), enrichie d’un chapitre inédit consacré à sa mission en Ukraine en décembre 2025. Un ouvrage intime et bouleversant dans lequel cette Nantaise de 59 ans raconte son métier sur les théâtres d’opérations armées. Entretien.
Aleteia : Qu’est-ce qui a orienté votre désir de couvrir les zones de conflit ?
Dorothée Olliéric : Ma rencontre avec Augusto Pinochet, l’ancien dictateur chilien. À l’époque, j’avais une vingtaine d’années et j’étudiais les langues étrangères appliquées, avec l’espagnol comme première langue. J’aimais énormément cette langue et, plutôt que de passer mes vacances en Espagne, j’ai décidé de partir au Chili. Le pays vivait alors sous la dictature, et j’étais curieuse de découvrir ce régime et la manière dont la population le vivait au quotidien. Je me suis dit que, tant qu’à faire, ce serait extraordinaire de rencontrer le dictateur. Je n’étais pas encore journaliste. J’y suis allée au culot, en appelant directement la présidence. Je possédais une petite carte de correspondante locale, car le père de mon ami d’enfance était journaliste. J’ai affirmé que je travaillais pour un grand journal français ; comme Internet n’existait pas encore, personne n’a pu vérifier. C’est ainsi que je me suis retrouvée en face-à-face avec le général Pinochet. Cette rencontre a donné une impulsion décisive à ma carrière.
En réaction aux pires horreurs dont je suis témoin, je choisis la vie, l’amour, la gaieté et la solidarité.
Quand on se sent journaliste dans l’âme, on va vers les autres et l’on fait des rencontres profondément enrichissantes. C’est ce que j’aime dans ce métier : pouvoir découvrir et apprendre à connaître des personnes à qui je n’aurais peut-être jamais parlé autrement. Je pense, par exemple, à ce reportage réalisé en Colombie sur une tueuse à gages. À la fin de la journée, j’ai compris que si elle avait commis tant d’horreurs, c’était parce qu’elle était issue d’une extrême pauvreté et cherchait à survivre. Aujourd’hui, elle s’est repentie. On peut comprendre le parcours de n’importe qui si l’on prend le temps de rencontrer, d’écouter et de ne pas juger. C’est ainsi que je perçois mon métier : laisser les autres venir avec leurs histoires et les raconter, que je sois d’accord ou non. Et souvent, ces rencontres me transforment intérieurement ; elles m’enrichissent.
Comment parvenez-vous à garder le sens de l'humanité dans votre travail quotidien ?
Parfois, j’ai l’impression d’être confrontée au pire de l’être humain, à ses pulsions les plus sombres, à sa cruauté… Je ne parviens toujours pas à comprendre la noirceur de l’âme humaine. En réaction aux pires horreurs dont je suis témoin (des gens coupés en morceaux, des enfants tués, des femmes enceintes éventrées...), je choisis la vie, l’amour, la gaieté et la solidarité. Je décide de me tourner vers ce qu’il y a de beau et de tenter d’écarter ce qui est laid, même si je suis quotidiennement confrontée à beaucoup de laideur. À ma manière, je rends hommage à la vie.

Être confronté à la mort et à la souffrance a-t-il transformé votre rapport à Dieu ?
Je suis issue d’une famille catholique, mais je ne suis pas pratiquante. Je pense néanmoins que la religion peut prendre tout son sens dans les moments difficiles, notamment lorsque l’on a peur ou que l’on se retrouve face à la mort. En ce sens, mon éducation, mes racines et la foi de mes parents ainsi que de ma petite sœur me protègent, d’une certaine manière. Il m’est arrivé de vivre des moments particulièrement forts, comme lorsque Jean Paul II a béni mon ventre alors que j’étais enceinte de sept mois de mon fils aîné. Je faisais un remplacement pour France 2 au bureau de Rome, en Italie. C’était au mois d’août : le Pape partait en vacances dans sa résidence d’été à Castel Gandolfo. Je devais réaliser quelques images et interviews et, en passant, il m’a aperçue dans la foule parmi les fidèles. J’étais très émue et très fière. Je raconte encore souvent cette histoire à mon fils. J’ai également vécu un moment intense lors de ma visite du Saint-Sépulcre, à Jérusalem. La première fois, j’ai été profondément impressionnée ; cela m’a touchée au plus intime. J’y suis retournée pendant le Covid : j’étais seule dans le lieu, et c’était une expérience extraordinaire.
Vos enfants, Félix et Castille, ont respectivement 24 et 21 ans. Comment avez-vous vécu la tension entre l'appel du terrain et vos responsabilités familiales, surtout quand ils étaient jeunes ? Avez-vous eu des doutes quant à la poursuite de votre carrière ?
Bien sûr que j’ai douté ! Je suis tombée enceinte de mon fils aîné à 34 ans, après presque dix ans passés sur le terrain. Je me suis demandé si je ne devais pas arrêter. Finalement, j’ai décidé qu’il n’y avait aucune raison de le faire : j’étais profondément heureuse dans ce métier. J’ai choisi de continuer, et je ne le regrette pas. Certes, je suis une maman qui prend plus de risques que d’autres, mais je pense aussi être une maman plus épanouie, parce que j’aime passionnément mon travail. Quand mes enfants étaient petits, ils ne se rendaient pas compte des dangers que je prenais. C’était toujours difficile de les quitter, même si mes absences ne duraient jamais plus de trois semaines. Chaque départ est un moment particulier : encore aujourd’hui, je les regarde dans les yeux et je leur dis que je les aime, pour que ce soit le dernier mot et le dernier regard qu’ils aient de moi, au cas où il m’arriverait quelque chose. Il y a eu des moments où j’ai vraiment frôlé la mort. Je me souviens particulièrement d’une mission au Le Caire, en Égypte, en août 2013. Notre équipe a été confrontée à des hommes armés qui n’ont pas hésité à nous braquer. J’ai cru que c’était fini pour moi. J’ai pensé à mon conjoint, à mes enfants… puis à mon fils qui entrait en 6e et aux fournitures scolaires qu’il fallait acheter. J’ai pensé à mon mari, pas du tout patient pour ce genre de chose, puis à ma mère, et je me suis dit qu’elle s’en occuperait très bien. Cela m’a soulagée, et j’ai pu respirer un peu. C’était absurde, mais vrai.
En observant notre monde marqué par tant de crises, qu’est-ce qui continue de vous donner de l’espérance et nourrit votre engagement ?
Dans chaque reportage, même le pire, il y a toujours une petite lumière. C’est une maman qui fait tout pour sauver ses enfants, une personne qui prend des risques inouïs pour quelqu’un d’autre. C’est ce combattant de 20 ans en Ukraine, en première ligne dans la tranchée, qui a un sourire d’enfant quand je discute avec lui pendant deux heures, parce qu’il veut tout savoir sur la France, sur la Légion étrangère où il rêve de s’engager. Toutes ces rencontres illuminent ma vie.

Les gens se révèlent sur les terrains de guerre. Je vois chez eux cette lumière, ce partage, ce courage, cette solidarité. Je me souviens d’une fois en Israël, lorsqu’une sirène d’alarme a retenti pour prévenir tout le monde de se rendre aux abris en onze secondes, avant l’impact d’une roquette. Je courais et j’ai raté mon élan pour franchir un petit muret. J’ai compris que je n’atteindrais pas l’abri. Une personne devant moi s’est alors retournée et, au lieu de continuer à courir, m’a donné une impulsion avec la main pour me faire gagner les derniers mètres. Quelques instants après, nous avons entendu la roquette tomber derrière nous. Ce geste d’un inconnu était d’une intensité incroyable. C’est pour ces moments-là que je retourne sur le terrain : pas pour entendre les balles siffler à mes oreilles, mais pour les gens, pour l’humain.
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