Pour des raisons jamais bien éclaircies jusqu’à ce jour, il se trouve que j’ai été nommé, il y a presque quinze ans, chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Ce titre attire plus de quolibets qu’il n’inspire de respect. Entre les "chats moines" des enfants et les imaginaires d’ecclésiastiques replets et séniles, il n’y a pas plus d’avantage que de mérite à être chanoine. Cependant les chanoines de la cathédrale reçoivent une mission bien particulière qui est aussi un insigne privilège. C’est à eux qu’il revient de présenter à la vénération des fidèles la Sainte Couronne d’épines. L’ostension se déroule tous les premiers vendredis du mois et tous les vendredis de carême dans l’écrin magnifique de la cathédrale toute fraîchement restaurée. Un chanoine, encadré par les chevaliers du Saint-Sépulcre, porte la vénérable relique et une foule considérable vient se prosterner devant elle.
Mon poids, c’est mon amour
Comme il est émouvant de voir ce peuple fidèle exprimer sa foi et sa piété ! Chacun s’approche avec sa dévotion et sa culture particulière. Les slaves sont en grand nombre : Moldaves, Russes, Ukrainiens, etc. En les voyant défiler, si pieux, multipliant les signes de croix de droite à gauche de leurs trois doigts trinitairement noués, je ne puis retenir une prière pour la paix. Cette couronne que je présente à leur vénération est celle du Prince de la Paix qui en sa personne a tué la haine (Ep 2,14)… Seigneur, cette guerre entre deux peuples chrétiens qui dure depuis plus de quatre ans maintenant, quelle épine douloureuse enfoncée dans ton crâne !
Au début je pensais être encore assez jeune et suffisamment athlétique pour tenir longtemps debout devant l’autel les bras chargés de la précieuse relique. Ce cordon végétal est une plume, le cercle de verre qui le protège ne pèse pas bien lourd et le coussin sur lequel l’ensemble repose est d’un poids très supportable. C’était sans compter la pression des fidèles ! En effet beaucoup des pèlerins ne se contentent pas de s’incliner humblement devant ce signe de la passion du Seigneur, ni même de lui porter un pieux baiser, ils appuient, aussi fort qu’ils le peuvent, leur front sur la couronne comme s’ils voulaient partager avec le Sauveur la souffrance des épines. Pondus meum amor meus, disait saint Augustin, "mon poids c’est mon amour" (Les Confessions 13,9,10 ; PL 32,849) !
Fioretti
Comment ne pas évoquer ce colosse, venu des îles du Pacifique ? Avec quelque appréhension, je vis arriver de très loin ce géant dont la stature de rugbyman dominait la file des dévots. Je m’attendais à succomber sous la charge, quand cet homme, jeune encore, courbant sa haute taille laissa couler des larmes en imprimant sur le reliquaire la photo de son enfant malade. Comme j’en veux au zèle intempestif d’un chevalier du Saint-Sépulcre qui crut bon d’essuyer aussitôt d’un chiffon iconoclaste ces sanglots de la foi ! Je pourrais multiplier les fioretti de ce genre et témoigner combien est édifiante la piété des fidèles.
Mais bientôt vint l’heure d’être relayé par un autre chanoine. Ce n’était plus le temps de contempler la foi du peuple, mais plutôt le moment de prier le Sauveur du peuple. Assis dans ma stalle, non loin du lieu où il y a 140 ans Paul Claudel se convertit, je méditai donc ce couronnement d’épines, mystère douloureux de mon chapelet.
Mystère douloureux
Avec des épines, les soldats tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête (Mt 27,29). Voici Jésus dans la procession de ses tortures. Lui, le Créateur, qui ceignit l’homme de gloire et de beauté, le péché l’enserre d’une tout autre couronne. Un bouquet d’échardes cruelles s’enfonce dans son crâne. Des soldats méthodiques et blasés ont façonné pour lui ce diadème de souffrance et d’opprobres. Leurs doigts gourds et romains se sont montrés habiles pour tresser l’ignominie. Ils raillent, goguenards, et se gaussent et se moquent du pauvre condamné de ce matin-là. Cette valetaille honteuse, oubliée de la gloire, façonnent en riant la misérable toque qu’ils pressent pour qu’elle s’enfonce sous les cheveux sanglants.
Mon pauvre et doux Sauveur, Jésus-Christ, vous voici donc coiffé de ce bonnet infâme. Jusqu’où ira pour nous la douleur de votre âme et votre corps en sang pendu sur le Calvaire ? Les clous, la croix et la lance romaine n’étaient pas suffisants. Il fallait donc en outre ce chapelet de piquants déchirant votre tête. De grosses gouttes vermeilles perlent de ce couvre-chef et des rayons de gloire émanent de votre face. Nous savons désormais, ô Roi inimitable, la substance du Règne que vous nous annoncez. Nous avons reconnu sous l’espèce végétale, la souveraine humilité. Nous avons entendu sur vos lèvres écorchées l’improbable parole : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font."
Ce trésor antique et vénérable
Passant, qui que tu sois, prends garde que tu n’ajoutes, à la cruelle couronne l’épine de tes doutes ! Est-ce une vraie relique, que sait-on de l’histoire ? Laisse-là tes questions, demande plutôt à boire et de ta pauvre cruche vient puiser au Mystère. Contemple le Christ aimant, offre-lui tes misères. Vénère cette couronne où se mêlent pour toujours la majesté divine à la souffrance humaine. Ne crois plus désormais Dieu inerte et lointain. Il a porté pour toi tous les fléaux humains, ce casque abrutissant des péchés et des pleurs. Jamais tu n’aurais cru être aimé à ce point. Apprends à cette école buissonnière, le vrai Nom de ton Dieu au sein de la broussaille et la bonté du Père. Saint Louis le neuvième, dans l’Orient lointain, alla quérir cette étrange ficelle. Et tout l’or du Royaume n’était que de la paille au prix de ce trésor antique et vénérable. On mena la couronne vers la sainte Chapelle, construite comme un écrin propice à la merveille. Le Monarque suivait en cortège la relique en sa monstrance, pauvre, déchaussé, pénitent à nul autre pareil. Saint Louis, Roi aux pieds nus, priez pour nous et pour la France. Notre-Dame qu’on vénère en ces lieux, nous nous jetons joyeux entre vos bras aimants. À l’étau hérissé des peines qui lacèrent, vous avez substitué, incomparable Mère, ce cercle de douceur. Vous avez échangé, sainte Rose mystique, les épines du mal pour les grains du Rosaire. Et chaque grain tombé de nos pauvres prières est semence et ferment de moissons généreuses. Ô Vierge bienheureuse, priez pour vos enfants.








