Il existe des hommes prêts à se damner pour un bon mot. La formule choc est une tradition française. Nos anciens la pratiquaient à tour de bras et on les en pardonnait volontiers, même quand leur bon mot était mauvais. Les temps ont changé. Aujourd’hui, le "Paris vaut bien une messe !" du bon roi Henri serait qualifié d’insincère. Il ne ferait plus rire. Le "Calmette est calmé" qui accompagna l’annonce de l’assassinat du directeur du Figaro enverrait son auteur au tribunal. Comme nos autres traditions, la culture du bon mot est, en ce moment de notre histoire, soumise à la pression de la morale anglo-saxonne. Un homme public qui parle est condamné désormais à marcher sur des œufs. Autrefois, c’était une faute que de taire ce qu’on pensait. À présent, c’est dire ce qu’on pense qui est déconseillé. Cette distorsion du sentiment et du verbe épuise nos hommes politiques. Ils finissent par ne plus rien dire du tout.
Ne pas rire de tout
Les choses ont basculé dans les années quatre-vingt-dix avec Jean-Marie Le Pen. Le fameux "Durafour crématoire" a provoqué une indignation qui ne s’est jamais éteinte, mais surtout, il a imposé aux tribuns une autocensure qui a modifié la physionomie de notre débat politique. Les Français ont découvert qu’ils ne pouvaient pas rire de tout.
Il est d’ailleurs significatif que les propos scandaleux qui ont fait le plus de bruit en France, qu’il s’agisse de Jean-Marie Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon, ont toujours eu quelque chose à voir avec l’antisémitisme. La France ne s’est jamais remise de l’affaire Dreyfus et des trahisons de l’État de fait qui a sévi à Vichy pendant l’Occupation. Le "J’accuse" de Zola avait fini par couper la langue à la droite. Il coupe maintenant la langue à l’extrême-gauche. Bernanos avait osé écrire en 1944 qu’Hitler avait déshonoré l’antisémitisme : il serait mis au cachot s’il prononçait cette phrase maintenant.
Au sommet de la transgression
J’ignore si l’humour de Jean-Luc Mélenchon sur la manière de prononcer le nom de Jeffrey Epstein était une provocation délibérée. Au vrai, j’en doute. Le trait semble avoir été improvisé. Mais les bons esprits ne se sont pas demandé s’il s’agissait d’une gaffe ou d’une saillie calculée. L’aubaine était trop grande : ils se sont précipités dans une indignation unanime qui était peut-être — qui peut le dire ? — de mauvaise foi. Mais au fond peu importe ! le "Epstine" de Jean-Luc Mélenchon ressemble comme un jumeau et produira à terme le même effet que le "Durafour" de Jean-Marie Le Pen. Il ne mettra pas le colosse à terre, mais l’installera au sommet de la transgression. Comme Jean-Marie Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ne sera jamais président de la République. Mais, comme lui, il sera durablement l’homme fort de ceux qui en ont assez du système. Il est toujours bon pour un système d’avoir des ennemis aussi faciles à excommunier que Jean-Marie Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon.
Plus fort que les bons mots
Il y a peu, j’écoutais une conversation de table qui, comme cela arrive parfois, tourna sans prévenir au débat métaphysique. Les convives qui parlaient de leurs vacances au ski se mirent tout à coup à parler des fins dernières. La conversation devint badine, inévitablement. Puisqu’il s’agissait de la mort, chacun se crut obligé de plaisanter. Tout le monde y alla de son bon mot. Tout finit bien puisque tout finit, etc. Quelqu’un finit par déclarer que le plus embêtant pour lui, ce serait de laisser la place aux suivants, ces incapables. Oui, insistait-il, je n’ai pas envie de laisser toute la place !
La formule me fit l’effet d’une madeleine de Proust. Il me sembla que j’étais redevenu l’adolescent des années soixante-dix qui écoutait le frère Jérôme lui parler de vocation bénédictine dans le potager du monastère d’En-Calcat. Le plus difficile, me disait ce saint moine, le plus nécessaire, c’est de laisser la place. Oui, laisser toute la place à Dieu. Je voudrais bien, répliquait l’adolescent, mais cela fait des années que j’essaie de laisser toute la place à Dieu sans y réussir. Patience, patience, insistait Jérôme. Cinquante ans plus tard, je pourrai présenter au frère bénédictin la même objection : j’aurai passé cette vie à désirer laisser toute la place à Dieu sans jamais y parvenir. Le miracle, car il y a tout de même un miracle dans cette histoire, c’est que Jésus continue de patienter à ma porte. Il est plus fort que mes bons mots et mes rires déplacés. Il m’appelle par mon nom, dans ma langue maternelle, avec l’accent de mon pays.









