Face à l’actualité de ces derniers jours, le prêtre catholique qui doit parler d’actualité ne sait plus vraiment où donner de la tête. Dossier Epstein, violences sexuelles dans le périscolaire parisien, meurtre de Quentin Deranque, adoption de la loi sur l’euthanasie et maintenant Israël et les États-Unis qui déclenchent des frappes contre l’Iran dans ce qui ressemble de plus en plus à l’épisode pilote de la Troisième guerre mondiale. Alors que l’on voudrait vivre tranquillement son carême, pouvoir se préparer paisiblement pour le grand mystère de Pâques, l’actualité nous invite plutôt à rester coucher la couverture rabattue sur le visage dans l’attente que tout cela passe.
Entre l’ivresse et l’anesthésie
Comme c’est souvent le cas, nous voici face à deux tentations symétriques : la première, c’est l’anesthésie : "on n’y peut rien", donc on ironise, on se durcit, on se protège par le cynisme. La seconde, c’est l’ivresse : on s’abreuve de peur, on scrolle l’effroi, on se nourrit d’alertes comme si l’angoisse donnait un supplément de lucidité. Dans les deux cas, on finit prisonnier d’un monde qui ne serait plus qu’un mauvais destin.
Peut-être pouvons-nous commencer par nous replonger dans la lecture des évangiles : particulièrement dans les discours apocalyptiques. Parce qu’ils font exactement l’inverse de ce qu’on imagine. Jésus ne nie pas la violence du monde. Il ne promet pas une histoire pacifiée, ni un progrès automatique. Il dit même : vous entendrez parler de guerres, de bouleversements, de famines. Mais il ne dit pas : "effondrez-vous". Il dit : "Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche." On passe souvent trop vite sur cette phrase. Elle est pourtant d’une audace spirituelle presque scandaleuse. Elle ne commande pas l’euphorie. Elle commande la verticalité. Elle refuse que les secousses du monde dictent la posture intérieure du disciple. Parce que, et c’est essentiel de le rappeler : un pessimisme lucide est la condition nécessaire de l’espérance.
Demi-victoires et cruelles défaites
L’espérance ne pousse pas dans le déni. Elle ne naît pas de ceux qui refusent de voir. Elle naît d’une lucidité qui accepte de regarder la dureté du réel sans lui donner le dernier mot. L’optimisme, lui, est fragile : il dépend d’une courbe, d’une amélioration, d’une impression générale que "ça va dans le bon sens". Dès que la courbe se casse, il se brise. L’espérance, elle, ne se brise pas aussi facilement, parce qu’elle n’attend pas que l’histoire soit gentille pour rester fidèle.
L’histoire est plutôt une longue succession de demi-victoires et de cruelles défaites dans laquelle on peut apercevoir de temps à autres les éclats de la victoire finale qui elle est certaine.
C’est dans les œuvres de Tolkien que j’ai le mieux compris cette réalité. Dans son œuvre l’histoire n’est pas un progrès, la promesse d’un mieux, de l’avènement de lendemains qui chantent. L’histoire est plutôt une longue succession de demi-victoires et de cruelles défaites dans laquelle on peut apercevoir de temps à autres les éclats de la victoire finale qui elle est certaine. C’est ce pessimisme lucide qui permet l’espérance car il nous délivre de l’illusion que tout ira mieux demain.
Une purification
Nous sommes en train d’en faire l’expérience. Quand le conflit s’étend, quand les frappes répondent aux frappes, quand un continent entier semble pouvoir s’embraser et que le monde retient son souffle au rythme des annonces, on se souvient que l’histoire n’est pas un escalier propre. Elle est un champ de bataille où le mal revient, se transforme, insiste. Et pourtant, l’Évangile ne nous autorise pas à conclure "donc tout est absurde". Il nous autorise à conclure autrement : "donc mon salut ne dépend pas de la stabilité du monde". C’est même là que se joue une purification. Quand tout tremble, on découvre ce qu’on attendait vraiment de la politique, des institutions, des alliances, des marchés : parfois une sorte de rédemption terrestre. Et quand cette rédemption terrestre se fissure, la foi chrétienne redevient ce qu’elle est : non pas une décoration morale pour temps de paix, mais une manière de vivre quand l’histoire ne coopère pas.
L’art de demeurer debout
"Relevez la tête." Cela ne signifie pas : cessez de pleurer, cessez de vous indigner, cessez de trembler. Cela signifie : refusez que la peur devienne votre loi intérieure. Refusez de faire de l’angoisse une vertu. Refusez cette superstition moderne qui consiste à croire qu’être terrifié, c’est être adulte. L’espérance chrétienne n’est pas l’art de prévoir une issue heureuse. Elle est l’art de demeurer debout quand l’issue n’est pas visible. Elle est une fidélité au réel, et en même temps une fidélité à la promesse : le mal fait du bruit, mais il n’a pas le dernier mot.
Tolkien appelait cela, à sa manière, des "aperçus" : non pas la victoire totale dans le temps, mais des éclats de victoire, des signes qui empêchent la défaite de devenir absolue. Les Évangiles diraient : des commencements. Des germes. Des résurrections cachées.
Ce que vous avez à décider
Peut-être est-ce cela, au fond, la discipline spirituelle la plus urgente aujourd’hui : apprendre à ne pas se laisser courber. Ne pas se laisser gouverner par la crise permanente. Ne pas confondre la gravité du monde avec la défaite de Dieu. Et, au cœur même des "bruits de guerre", garder assez de souffle pour faire ce que la peur rend impossible : prier, aimer, servir, persévérer. C’est ainsi que nous pourrons combattre ce mal. "Je voudrais que l’anneau ne soit jamais venu à moi. Que rien de tout ceci ne se soit passé. — Comme tous ceux qui vivent des heures si sombres, mais ce n’est pas à eux de décider. Tout ce que vous avez à décider, c’est quoi faire du temps qui nous est imparti" (Frodon et Gandalf, dans Le Seigneur des Anneaux, "La communauté de l’Anneau").










